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L’actualité de la pensée de Jean-Jacques Rousseau, par Pierre-Yves Glasser.


Compte-rendu de la conférence de la Société d’Histoire de Compiègne du 17 novembre 2012 :

Pierre-Yves Glasser (à droite)En compagnie de Martine Fournier et de Jean Polak

En 1978, notre société naissante avait consacré une après-midi d’étude et une publication au double bicentenaire de la mort de Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. La commémoration du tricentenaire de la naissance du philosophe né à Genève en 1712 et décédé à Ermenonville le 2 juillet 1778, a connu son temps fort dans l’Oise en juin dernier, dans le parc du château qui porte aujourd’hui son nom et contient son tombeau devenu cénotaphe, depuis sa panthéonisation sous la Révolution française. Le Département, propriétaire du site, a opportunément mis à profit cet anniversaire pour mettre en valeur ce magnifique jardin à l’anglaise au caractère romantique, un cadre qui correspond bien à l’oeuvre littéraire de Jean-Jacques Rousseau, notamment ses Confessions ou ses Rêveries du promeneur solitaire, récit de soi et méditations de la fin de ses jours, qui ont inauguré un genre autobiographique si fécond et assuré sa grande notoriété d’écrivain jusqu’à nos jours.

Mais Jean-Jacques Rousseau fut aussi un penseur politique majeur, auteur notamment du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), de L’Émile et Du Contrat social (1762), ouvrages qui suscitèrent bien des débats en leur temps et eurent une influence décisive sur maints acteurs de la Révolution française, tels Robespierre ou Saint-Just. On peut néanmoins se poser la question de ce qui peut rester de nos jours de la pensée politique de Jean-Jacques Rousseau. Pierre-Yves Glasser, enseignant en philosophie, qui a commencé une thèse à l’Université de Paris VIII-Saint-Denis dont le sujet est : « Qu’est-ce que l’égalité politique ? », était fort bien placé pour nous éclairer à cet égard.

L’actualité de la pensée politique rousseauiste tient d’abord à l’universalité des questions posées par le philosophe, quant aux notions fondamentales de bien commun dans une société et de volonté collective des individus qui la constituent, a fortiori dans une époque comme la nôtre où s’affirment la particularisation des intérêts et le divorce croissant entre gouvernements et volonté populaire, compliquant la mise en œuvre d’un intérêt commun.

On ne peut toutefois nier l’anachronisme des concepts socio-politiques utilisés par Rousseau en son temps, bien avant l’essor des sciences sociales contemporaines, aux yeux desquelles paraissent fort périmées les notions de contrat social, lequel revêt moins un caractère historique ou sociologique que métaphorique, et plus encore d’état de nature, dont l’anthropologie et la préhistoire ont montré le caractère parfaitement utopique, ou encore l’idée d’une bonté naturelle de l’homme, amplement démentie par la psychologie moderne, pour qui les notions de bien ou de mal n’ont rien d’inné mais sont l’effet d’une construction éducative et sociale. Pour Jean-Jacques Rousseau toutefois, cette dernière notion constituait à la fois le contre-pied de la conception chrétienne du « pêché originel » ayant corrompu l’homme à sa naissance et un postulat philosophique destiné à contrer la philosophie politique de Hobbes, pour qui, l’homme étant un loup pour l’homme et l’état de nature une jungle, l’état social ne pouvait être garanti que par un puissant souverain gouvernant les hommes de manière absolue. À cet égard, Rousseau ne faisait que reprendre le langage philosophique et les catégories en usage dans les traités politiques des XVII° et XVIII° siècles, de Hobbes à Locke ou Montesquieu.

Ses références historiques étaient aussi largement celles de son temps : il manifeste une connaissance sérieuse des peuples indigènes d’Amérique récemment découverts, bien éloignée du mythe du « bon sauvage », que l’on trouve par exemple chez Diderot ; celle du peuple rural des cantons suisses restés traditionnels, comme dans celui de Vaud exalté dans La Nouvelle Héloïse ou Le Devin du village, de l’austère République de Genève, pour laquelle il s’oppose à la construction d’un théâtre « corrupteur des mœurs » au grand dam des Encyclopédistes (Lettre à d’Alembert sur les spectacles), ou encore de l’ancienne République romaine, sans référence d’ailleurs au fondement esclavagiste des sociétés de l’Antiquité. De ce point de vue, le philosophe genevois, réticent voire hostile aux progrès matériels de son époque dès son premier Discours sur les sciences et les Arts, primé par l’Académie de Dijon en 1749, se trouva nécessairement en porte-à-faux avec les courants dominants des Lumières du XVIII° siècle, d’où son dramatique isolement. Il posait néanmoins de légitimes questions sur les contradictions possibles entre progrès scientifique et économique d’une part, amélioration morale et sociale d’autre part, selon une problématique qui n’a pas perdu toute actualité.

Les réponses politiques et sociales proposées par Jean-Jacques Rousseau dans Du Contrat Social n’en prenaient pas moins le contre-pied de la tradition monarchiste absolue de droit divin, dans la mesure où il concevait tout un projet républicain et démocratique, sous une forme d’association fondée sur la volonté générale, seule capable à ses yeux de surmonter les inévitables conflits entre volontés individuelles et groupes sociaux, tout en garantissant la protection des personnes et de leur liberté, essence même du bien commun de la société. La réalisation d’un tel projet reste assurément un défi de notre temps.

Cette belle conférence, à laquelle s’étaient associés nos amis de la Sauvegarde de la maison de Saint-Just à Blérancourt, représentés par leur présidente Anne Quennedey, n’a pas manqué de susciter de passionnants et fructueux débats.



par Jacques Bernet, le 20/11/2012 à 18h39


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