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Conférence de Denis ROLLAND : Nivelle, l'inconnu du Chemin des Dames


Le général Nivelle, l’inconnu du Chemin des damesLe conférencier Denis Rolland

Samedi 19 janvier 2013 à 14 H 30 au lycée Pierre d’Ailly, ceux qui ont réussi à braver les intempéries d’un hiver fort enneigé ont pu entendre notre ami Denis ROLLAND, Président de la Société Historique de Soissons, présenter son dernier ouvrage : Nivelle. L’inconnu du Chemin des Dames, Paris, Imago, 2012.

Éphémère commandant en chef par défaut de l’Armée française de décembre 1916 à mai 1917, le général Nivelle n’a pas bonne presse dans l’historiographie de la Grande Guerre, l’associant avant tout à l’échec sanglant de l’offensive du Chemin des Dames d’avril 1917 et à la grave crise consécutive de l’armée française, surtout marquée par les mutineries de mai. L’ « incapable » « boucher du Chemin des Dames » devait pourtant bénéficier de funérailles nationales en 1924 et ses cendres furent transférées aux Invalides en 1931, comme pour les autres généraux de la Première guerre. En fait Nivelle demeure largement un inconnu du grand public et une énigme pour les historiens, qui ne s’étaient guère penchés sur son parcours, avant que Denis Rolland ne lui consacre une véritable recherche.

Contemporain de Philippe Pétain, Robert Georges Nivelle, né à Tulle le 15 octobre 1856, était fils et petit-fils de militaires : son grand-père Jacques Nivelle, né en 1785 dans une famille de tisserands protestants du Poitou, s’engagea en 1805 et fit les campagnes de l’Empire, terminant sous-lieutenant en 1836. Son fils Marie Jacques, père du général, né en 1818, fit également carrière dans les armes, terminant colonel de la garde mobile de Dunkerque en 1870.Il avait épousé en 1852 Théodora Luisia Sparrow, jeune Anglaise d’un milieu protestant et intellectuel. Élevé dans une tradition patriotique par son père, protestante et lettrée par sa mère, Robert Nivelle, leur deuxième enfant, s’engagea aussi dans une carrière militaire, après des études au lycée de Saint-Omer et la préparation à Rouen de polytechnique, où il fut reçu 69ème sur 278, et s’orienta vers l’École d’artillerie puis de cavalerie, avant d’intégrer l’École de guerre en 1889, grâce à sa pratique courante de l’anglais et de l’allemand. Sa carrière d’officier fut toutefois contrariée par deux incidents majeurs : en 1883, l’échec d’un premier projet de mariage avec Sarah Rossel, sœur du commandant rallié à la Commune fusillé comme traître en 1871 ; en 1899, marié à une demoiselle Yung, fréquentant des salons anti-dreyfusards, il se porta témoin en duel de Quesnay de Beaurepaire, l’un des chefs de file des contempteurs du capitaine Dreyfus, ce qui le fit classer comme officier réactionnaire par le général André, au moment de l’Affaire des fiches. La carrière de Robert Nivelle s’effectua pour une part hors de France : en Algérie en 1891, en Chine en 1900, avec le corps expéditionnaire envoyé combattre le révolte des Boxers. De 1903 à 1907, il commanda les batteries de Corse, puis retourna en Algérie de 1908 à 1911, où il était présent lors de la crise d’Agadir. Enfin nommé colonel, il vint commander le 5ème Régiment d’artillerie à Besançon en 1912, poste qu’il occupait à la déclaration de guerre d’août 1914, et où âgé de 58 ans, il n’avait plus guère l’espoir de passer général.

La Grande Guerre révélant ses capacités de chef de guerre devait relancer sa carrière de manière fulgurante. Combattant successivement en Alsace, dans la Bataille de la Marne et sur l’Aisne, Robert Nivelle reçut ses premières étoiles de général des brigade en octobre 1914, de division en février 1915. Il se signala en 1915 dans les batailles de Crouy près de Soissons, puis du saillant de Quennevières au nord-est de Compiègne, où il inventa le barrage roulant d’artillerie, lors de coûteuses tentatives de percée des lignes allemandes au succès pourtant mitigé. Devenu général de corps d’armée, Nivelle participa à la grande bataille de Verdun à partir de février 1916. La réussite de ses contre-offensives incita Joffre à lui confier le commandement de la IIème armée de Verdun, en remplacement d’un Pétain jugé trop défensif, cependant placé au dessus de lui à la tête du groupe d’armées du centre. À L’automne 1916, l’épopée de Verdun se termina par la reprise du terrain conquis par les Allemands, une grande victoire française à laquelle on associa avant tout le nom de Nivelle, alors au faîte de sa gloire, considéré par Joffre comme le « sauveur de Verdun », éclipsant alors Pétain et Mangin. De mère anglaise et de grand-mère italienne, Nivelle symbolisait les Alliés ; fils et petit-fils de militaire, il incarnait le prestige des campagnes de la Révolution et de l’Empire.

À la fin de 1916, Joffre de plus en plus contesté après ses échecs sur la Somme, fut limogé par le gouvernement Briand, mais espérant rester à la tête du nouveau Comité de Guerre, il poussa en avant la candidature de Nivelle pour la remplacer, pensant mieux le contrôler que Pétain, Foch ou Castelnau. Nivelle devint ainsi par défaut commandant en chef des armées françaises du nord et de l’est, pour des raisons en fait plus politiques que militaires : il était protestant, bien vu des Anglais, généralement apprécié des parlementaires et du gouvernement ; auréolé de la gloire de Verdun et fort du soutien de Joffre, il manquait toutefois d’expérience militaire, étant passé de la direction d’une simple Armée à celle de l’ensemble du front, sans passer par le groupe d’Armées, comme Pétain ou Foch.

Nivelle avait la lourde tâche de mettre en œuvre le souhait du gouvernement et du l’État major au début de l’année 1917 : une grande offensive de rupture, censée terminer victorieusement une guerre interminable et meurtrière, pour laquelle l’opinion et la nation en armes commençaient à exprimer leur lassitude. Le secteur du Chemin des Dames, où l’armée française occupait une partie de la rive droite de l’Aisne, avait été envisagé par Joffre dès octobre 1916.Une vaste offensive mettant en œuvre plus d’un million d’hommes, avec l’appui concomitant des Alliés, devait permettre de prendre d’assaut par surprise la forteresse du plateau de Craonne et d’en déloger les Allemands. Le projet ne faisait cependant pas l’unanimité : Painlevé et Pétain y étaient hostiles et Nivelle mit sa démission en balance. La première révolution russe, en mars 1917, les réticences des Anglais, Lloyd George projetant une attaque dans les Flandres, affaiblirent le soutien des Alliés. Le retrait Hindenburg libérant Noyon et rétrécissant la ligne de front des Allemands inquiéta le commandement français, persuadé que c’était le prélude à une vaste attaque du même type qu’à Verdun, qu’il fallait prévenir à tout prix par une offensive française.

Le livre de Denis RollandNivelle, l'inconnu du chemin des dames

L’offensive du 16 avril 1917, que l’on a dit éventée et connue des Allemands, loin d’être la victoire rapide et le succès essentiel espérés, s’avéra rapidement un échec sanglant, comme Nivelle le reconnut, dès le 17, souhaitant alors stabiliser le front, mais qu’il persista à poursuivre jusqu’en mai, au prix de pertes croissantes, certes du même ordre que celles des grandes batailles de la guerre, mais d’autant plus mal ressenties que la frustration des combattants, à la mesure des espoirs démesurés des débuts de l’attaque, déboucha sur une grave crise de confiance dans les capacités du commandement, avec les mutineries de certains Régiments à partir de la mi-mai. Cet échec majeur et cette crise militaire, doublée d’un fort contentieux franco-britannique, entraînèrent une double crise gouvernementale et de commandement, dont le général Nivelle fut le principal bouc émissaire : limogé à la demande du Ministre de la guerre Painlevé, le 15 mai, il fut remplacé par Pétain au GQG. Un temps pressenti pour diriger un quatrième groupe d’armées, Nivelle, qui avait tenté de sauver sa place en lâchant Mangin, fut finalement mis en congé pour trois mois.

Sur les causes de l’échec de l ‘offensive du 16 au 23 avril, sur lequel se pencha la Commission d’enquête Brugère du Ministère de la Guerre à l’automne 1917, Denis Rolland s’efforce d’en faire l’autopsie et de soupeser les responsabilités, qui ne pouvaient être attribuées au seul général Nivelle, qu’il s’agît du choix du secteur du Chemin des Dames, du secret de l’attaque, des conditions climatiques, de la préparation d’artillerie, de l’entêtement prétendu du commandant en chef ou du gouvernement. Il en conclut à un échec certes, mais volontairement surdimensionné, aux pertes surestimées, sinon à une occasion manquée, compte tenu des hésitations du commandement de la 5ème Armée les 16 et 17 avril, et dont les responsabilités étaient à tout le moins partagées entre Nivelle et Painlevé, dont le profond désaccord pesa sur la conduite des Armées et aboutit à un « fiasco politico-militaire ».

Spécialiste des mutineries, l’orateur tend aussi à relativiser celles du Chemin des Dames, qui n’étaient pas inédites, mais ont eu davantage d’écho dans le contexte de crise de l’année 1917.

Le général Nivelle reçut en décembre 1917 le commandement du 19ème Corps d’Armée à Alger, où il resta jusqu’en 1920, à la tête du secteur nord-ouest du Maghreb comportant l’Algérie, le Sahara et la Tunisie. Son retour en France avait été vainement demandé par les Anglais en juin 1918, Clemenceau craignant l’opposition de Pétain, alors que Mangin écarté le 15 mai 1917, revint diriger l’offensive victorieuse du 17 juillet 1918 en Picardie. Membre du conseil de guerre en 1920, Nivelle fut encore envoyé en mission aux Etats-Unis et en Allemagne. À son décès en 1924, la presse fut quasi unanimement élogieuse, de même lors du transfert de ses cendres aux Invalides en 1931. C’est en fait bien plus tard que s’opéra un basculement mémoriel à son détriment, comme on l’observe dans les manuels scolaires surtout à partir des années 1960. Il avait été anticipé dès les années 1930-1940, par la revalorisation unilatérale du rôle de Pétain dans la bataille de Verdun, puis par les récits de la bataille du Chemin des Dames à partir de 1934, qui en firent le bouc émissaire idéal de ce tragique échec militaire, symbole par excellence d’une année 1917 marquée par les doutes et la lassitude de la guerre, débouchant sur des crises majeures comme en Russie en février et novembre.

Cette passionnante conférence, très bien documentée et argumentée, n’a pas manqué de susciter de passionnants et fructueux débats avec le public.



par Jacques Bernet, le 27/01/2013 à 16h25


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