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Conférence d’Olivia CARPI-MAILLY, Villes rebelles, villes loyales : les guerres de religion en Picardie.


Olivia CARPI-MAILLY

Le samedi 8 décembre 2012 à 14 H 30, au lycée Pierre d’Ailly de Compiègne, a eu lieu la conférence d’Olivia CARPI-MAILLY, Villes rebelles, villes loyales : les guerres de religion en Picardie.

Maîtresse de conférences en histoire moderne à l’Université de Picardie-Jules Verne, Olivia CARPI-MAILLY y a soutenu sa thèse de Doctorat sur la Ligue à Amiens, publiée sous le titre : Une République imaginaire. Amiens pendant les troubles de religion, Paris, Belin, 2005. Elle vient de faire paraître un gros ouvrage de synthèse sur la période : Les guerres de religion (1559-1598). Un conflit franco-français, Paris, Ellipses, 2012.

L’oratrice a d’abord souligné les paradoxes d’un sujet, amplement popularisé par la littérature et le cinéma dans des œuvres de fiction ou de divertissement, donnant généralement une image caricaturale de la période et de ses acteurs, alors que sa réalité historique reste plutôt méconnue, tant dans l’enseignement secondaire que par l’historiographie universitaire, pourtant renouvelée ces dernières années par des travaux français ou anglo-saxons. Occulté par les deux guerres mondiales du XXe siècle, ce conflit franco-français anachronique, comme frappé d’un devoir d’oubli, offre avant tout l’image de luttes fratricides, de violences aveugles marquées par le fanatisme et la subversion de l’ordre établi. Cette légende noire renforcée par l’éloignement chronologique et culturel, s’explique aussi par des sources lacunaires ou très partiales, pâtissant d’une graphie et d’une langue difficiles. Une lecture analytique des mécanismes complexes de ce conflit, à maints égards fondateur, doit cependant permettre de mieux comprendre la place de la religion dans la société comme les rapports entre Eglises et État, des questions qui n’ont pas perdu de leur actualité au XXIe siècle.

Le terme de guerres de religion, forgé par les Allemands vers 1580, devait désigner une guerre civile à connotation confessionnelle en France dans le second XVIe siècle, mais aussi des conflits internationaux entre puissances européennes catholiques et protestantes, telle que la guerre de Trente Ans au XVIIe siècle. Derrière ces affrontements religieux, on observe des motifs politiques, économiques et sociaux, des rivalités entre États ou des enjeux de pouvoir intérieurs entre des groupes sociaux tels les Grands, les bourgeois des villes ou le clergé et la monarchie absolue, que cherchaient à affermir les Rois de France. L’Europe moderne et la chrétienté du XVIe siècle se sont ainsi trouvées confrontées à une fracture confessionnelle inédite, avec l’affirmation de trois grandes religions monothéistes, orthodoxe, catholique romaine et protestante s’estimant chacune seule légitime, et que chaque État ou Eglise se faisait un devoir d’imposer ou de protéger.

La tolérance ne s’affirma donc pas d’emblée dans une France connaissant l’unité religieuse depuis le IVe siècle, où le catholicisme était intimement lié à l’Etat, le Roi chef de l’Eglise gallicane justifiant son pouvoir par le droit divin et l’unité de la société ayant pour ciment la religion romaine traditionnelle. Dans ce contexte, la dissidence des réformés calvinistes, quelque 10 % de la population du royaume au XVIe siècle, mais touchant des élites urbaines ou nobiliaires, apparut comme un danger à combattre et à éradiquer, tant par l’Eglise romaine que par la Monarchie. L’extermination de l’hérésie considérée comme un châtiment envoyé par Dieu, supposait le bannissement et l’exil des hérétiques ou leur obligation de reconversion par la violence, même si des humanistes chrétiens tel Michel de l’Hôpital prônaient plutôt le dialogue et la persuasion. Après la mort accidentelle, en 1559, du très répressif roi Henri II, l’influente minorité réformée mit à profit la régence de Catherine de Médicis pour tenter d’obtenir les libertés de conscience et de culte ainsi que l’égalité civile, par un intense travail de lobbying auprès de la Cour, des Grands ou de représentants des « bonnes villes ». Elle trouva un écho auprès de forces opposées à la dérive absolutiste du pouvoir royal depuis Charles VII, dans la grande ou la seconde noblesse, chez des bourgeois des villes attachés à leurs libertés municipales et fiscales, soit des « conservateurs » prônant un retour à l’âge d’or féodal, ou des « progressistes » aspirant à l’évolution de la Monarchie vers un régime contractuel associant le Roi et une Assemblée représentative comme les Etats généraux.

À la mort du duc d’Alençon en 1584, la question de la succession du dernier Valois dépourvu d’héritier direct par son lointain cousin Henri de Navarre, chef de file des réformés, divisa profondément les clans aristocratiques et leurs clientèles, renforçant l’affrontement des « partis », réformé avec Navarre et les Bourbons, ultra-catholique autour des Guises, nobles lorrains naturalisés à la tête de la Sainte Ligue. Les uns et les autres se livrèrent à huit reprises à des « prises d’armes » localisées visant à faire pression sur le Roi en prenant des places ou des villes en otage, jusqu’à celle de Paris par la Ligue en 1588 et à l’assassinat d’Henri III tentant de la reprendre, un roi décrédibilisé et désacralisé après l’exécution des Guise, son ultime et vain « coup de majesté ».

Tout le royaume ne fut pas pour autant en permanence à feu et à sang de 1562 à 1598, même si on put déplorer des épisodes de violences extrêmes, telles les Saint-Barthélemy en 1572, ayant fait quelque 10 000 victimes à Paris et dans les villes touchées. Il s’agit certes d’une « sale guerre », peu respectueuse du code de l’honneur, des usages civils et militaires, à l’origine du premier régicide de l’histoire de France en 1589 (et du second en 1610), mais aussi entrecoupée de périodes de paix, après des médiations débouchant sur des édits de pacification qui accordaient des droits aux réformés. Réclamé par les « politiques » voulant sortir du conflit interconfessionnel, le compromis ne l’emporta durablement qu’à la huitième tentative réussie par Henri IV, avec l’édit de Nantes de 1598, où le Roi opportunément reconverti au catholicisme et sacré à Chartres sut rallier à son panache blanc une majorité du pays lassé de la guerre.

Les comportements politiques d’Amiens et de Compiègne au cours de ce conflit furent à priori diamétralement opposés.

Une assemblée captivée

D’un côté, Amiens, authentique capitale provinciale picarde, ville frontière du royaume, forte de 28 000 habitants et d’une prospère manufacture textile, siège d’administrations royales et d’une cathédrale, avec un clergé nombreux et influent, dotée d’importantes prérogatives municipales, touchée un temps par la Réforme, fit le choix de la Ligue ultra-catholique et de la rébellion ouverte contre le Roi, de l’assassinat des Guise en 1588 à la reconquête militaire de la ville par Henri IV en 1594.

De l’autre, Compiègne, modeste cité de 5 000 âmes appartenant alors au Gouvernement d’Ile-de-France, soumise à la monarchie qui l’avait privée de son autonomie municipale en 1319, ne démentit jamais sa réputation d’être « très fidèle au Roi et au Règne », accueillant le corps d’Henri III assassiné à Saint-Corneille et se ralliant sans états d’âme à Henri IV. Tandis qu’Amiens battait monnaie, levait des taxes et recrutait des militaires pour le compte de la Ligue, Compiègne, dont le gouverneur Charles d’Humières, beau-frère du duc de Longueville, fut un des premiers gentilshommes à reconnaître Henri IV, contribua activement à la reconquête du royaume par ce dernier et en tira profit dès 1590, avec l’attribution de quatre nouvelles foires franches, le siège d’un bailliage des Eaux et Forêts, l’accueil temporaire d’un atelier monétaire. Le parti Ligueur vaincu à Amiens, où il avait été animé avant tout par l’évêque et le bailliage fidèles aux Guise, la ville ne fut pas sanctionnée dans l’immédiat par Henri IV, qui sauvegarda ses institutions municipales, mais fit construire après 1597 une citadelle pour les troupes royales contrôlant à la fois la ville et la frontière avec les Espagnols.

Malgré ces choix politiques opposés à l’époque de la Ligue, Amiens comme Compiègne ou Senlis, qui n’ont jamais connu de Saint-Barthélemy ni de spectaculaires violences interconfessionelles, restèrent des villes modérées dans les guerres de religion. Amiens rejeta sans grande violence la minorité réformée implantée dans le milieu textile du quartier Saint-Leu avant 1562. Les évêques de Soissons dont dépendait Compiègne furent au XVIe siècle des humanistes tolérants, tel Jacques Amyot, précepteur de Charles IX, et le gouverneur d’Ile-de-France, François de Montmorency, se comporta en catholique modéré.

Cette remarquable conférence qui a passionné le public venu nombreux a suscité d’intéressants débats. Elle devrait déboucher sur un bel article, à paraître dans le numéro de varias de nos Annales Historiques Compiégnoises prévu pour l’automne 2013.



par Jacques Bernet, le 16/12/2012 à 13h16


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