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L\'Oise allemande, un livre de Françoise Leclère-Rosenzweig


L'Oise allemandeL'Oise allemande, un livre de Françoise Leclère-Rosenzweig

Compte-Rendu de l'ouvrage de Françoise Leclère-Rosenzweig, L’Oise allemande, (25 juin 1940-2 septembre 1944), Résistance 60, 2004, 279 pages. 25 euros

Le livre de Françoise Leclère-Rosenzweig, bien connu des lecteurs des A.H.C. pour ses nombreux articles dans la revue de la société historique compiégnoise, est un condensé de sa thèse soutenue en 2002 à l’université de Paris VIII. Son doctorat fut dirigé par Michel Margairaz, spécialiste majeur de l’économie française du milieu du XXe siècle et donc des « années noires ».

Son analyse des années 1940-1944 s’appuie sur un solide corpus d’archives nationales et surtout départementales. L’auteur s’est penchée sur les archives françaises en priorité, du fait d’une méconnaissance de la langue allemande. Par ailleurs, elle souligne l’importance des dépouillements d’archives administratives faute d’avoir pu travailler sur les archives d’entreprises de l’Oise. Elle note également une autre difficulté qui est celle de récolter la parole des témoins de cette époque. C’est pour cette raison que son livre ne comporte pas de témoignages oraux.

Françoise Leclère-Rosenzweig s’attache à comprendre les rouages de l’occupation allemande, son impact sur la vie économique et celle des habitants dans l’ensemble du département de l’Oise. Son livre est divisé en quatre périodes d’inégale importance du point de vue chronologique, reprenant le découpage d’un ouvrage collectif plus ancien, réalisé par Alain Beltran, Robert Frank et Henri Rousso, paru en 1994, sous le titre « La vie des entreprises sous l’Occupation ».

Dans une première partie, l’auteur présente le département de l’Oise à l’arrivée des Allemands. C’est un département riche en ressources agricoles, industrielles et humaines qui s’offre aux vainqueurs. L’exploitation de ces ressources constitue par conséquent « un enjeu » de taille. Malheureusement, les affres de la Campagne de France n’ont pas épargné le département. Le bilan des combats est lourd. L’auteur rappelle par quelques chiffres clés l’ampleur des pertes : près de 4500 victimes militaires pour plus de 3300 soldats français dont 25 % étaient issus des colonies, des pertes civiles nombreuses mais difficiles à évaluer, près de 15000 prisonniers de guerre dont 800 agriculteurs, le 5e département français pour ses pertes matérielles.

L’année 1940, objet d’une deuxième partie, est marquée par une période de pillages effectués par les troupes d’occupation bien que celles-ci s’appuient déjà sur les clauses de l’armistice de Rethondes, notamment l’article 3, pour s’assurer la collaboration administrative française. De fait, ce sont les Allemands qui disposent du pouvoir réel et les autorités administratives françaises seront jusqu’à la Libération au service de l’occupant. Toutefois, l’auteur montre le rôle différencié des deux préfets de Vichy en exercice dans l’Oise, Paul Vacquier et Georges Malick, le premier cherchant en effet à maintenir un semblant de souveraineté française à l’échelon local, ce qui lui vaudra son départ en novembre 1942.

Les troisième et quatrième parties, qui constituent le cœur de l’ouvrage, montrent l’Oise sous la botte allemande. Une « économie nouvelle » est mise en place. Déjà amorcée au cours des années Trente à la faveur de la crise économique (et donc de l’intervention de l’Etat), « l’économie nouvelle » se caractérise par les tentatives de concentration dans les différentes branches professionnelles. L’objectif majeur de Vichy est de rationaliser la production des entreprises (d’où l’importance des Comités d’organisation créés par le nouveau régime) alors que pour les Allemands, l’objectif principal est d’exploiter au maximum les ressources locales. Les industries lourdes sont dans ce cadre privilégiées par rapport aux industries d’équipement. Cette « économie nouvelle » est marquée aussi par la surveillance des services préfectoraux (les pouvoirs du préfet sont renforcés par Vichy), celle des organismes départementaux, régionaux et nationaux et bien sûr celle des autorités d’occupation. De fait, l’économie libérale a disparu et la bureaucratisation de celle-ci prend une place de plus en plus importante. Par ailleurs, l’Oise doit faire face à une pénurie multiforme générant un rationnement et un marché noir durement ressentis par la population : pénurie alimentaire, pénurie des biens de base, de matières premières, d’énergie, de transport, de main d’œuvre (à partir de 1942). Cette pénurie provoque une crise au printemps 1941 qui se traduit par un important chômage technique dans l’industrie et des difficultés sérieuses pour les exploitants agricoles, dues à une main d’œuvre insuffisante, aux réquisitions allemandes (paille, avoine, chevaux) et aux restrictions de carburant, d’engrais et de produits phytosanitaires. Les réquisitions, de nature diverse, obèrent très fortement le ravitaillement de la population et celui des entreprises. Les conditions de vie se dégradent et les maladies de la pauvreté réapparaissent. Corollaire du rationnement (instauré dès le printemps 1940), le marché noir gagne rapidement du terrain et enrichit les trafiquants, les commerçants et dans une moindre mesure les agriculteurs (p. 180).

Transversale aux différentes parties, la politique « raciale » contre les Juifs illustre un des aspects les sombres de la période. Les Juifs français et étrangers représentaient 0,1% de la population du département en 1940 (271 personnes d’après les recensement effectués par les administrations françaises au cours de l’automne 1940). Il est probable que leurs biens aient été parallèlement répertoriés. Dans le même temps, les entreprises « juives » sont très rapidement mises sous la tutelle d’un administrateur provisoire dans le but de les liquider. L’auteur montre les objectifs de cette politique menée par les Allemands et Vichy, à savoir éliminer toute influence juive dans la vie économique du département. Aussi, les produits des ventes de biens juifs sont versés à la Caisse des Dépôts et Consignation pour ceux des Juifs français et, pour ceux des Juifs étrangers, à la Barclay’s Bank pour le compte de Treuhand und Revisionstelle. Comme le souligne l’auteur, il est surprenant d’apprendre qu’une banque britannique ait pu mener ce genre de transactions financières avec une banque allemande, alors que la Grande Bretagne affrontait l’Allemagne nazie (p.130). L’auteur souligne, en outre, le fait que les biens immobiliers et mobiliers mis en enchères ne trouvèrent pas preneur. Cependant, les Juifs sont spoliés de leur biens et privés de ressources. Pire, et avec la complicité de Vichy, 98 Juifs du département sur un total de 148 sont raflés entre l’été 1942 et l’hiver 1944 et déportés vers Auschwitz où ils sont exterminés. Trois hommes seulement rentreront des camps de la mort.

La dernière partie couvre la période juillet 1942-août 1944. Elle est marquée par un durcissement des conditions d’occupation. Les frais de cette occupation explosent pour atteindre le chiffre impressionnant de 411 000 francs par jour en moyenne pour toute la durée de la présence allemande dans l’Oise (le salaire moyen de la période était d’environ 1500 francs par mois). Par ailleurs, le clivage entre les entreprises de l’Oise s’accentue. Celles qui ont été classées au début de l’Occupation par les Allemands, Rustung-betriebe (armement), Vorzugs-betriebe (entreprises privilégiées) et S. dans le cadre des accords Speer-Bichelonne en septembre 1943 ont moins souffert des pénuries de matières premières et de main-d’œuvre du fait qu’elles travaillaient pour l’occupant. De plus, certaines d’entre elles n’ont pas été affectées par la mise en place du Service du Travail Obligatoire en février 1943. Aussi, une différenciation s’établit entre les différentes activités économiques mais également entre les travailleurs eux-mêmes. L’auteur souligne, par exemple, que ceux de la SNCF (classée S1) étaient dans le cas des travailleurs préservés du travail en Allemagne ou des réquisitions sur les chantiers de l’Organisation Todt de la côte. En privilégiant les entreprises vitales pour son effort de guerre, les Allemands ont modifié la géographie industrielle du département. Le textile du Beauvaisis, la boutonnerie et la tabletterie de la région de Méru, déjà en difficulté avant guerre, souffrent terriblement après guerre. En revanche, le bassin industriel creillois, domaine des industries métallurgiques et mécaniques, sort moins affaibli du conflit du fait des commandes allemandes. Mais, le lecteur relèvera aussi l’importance stratégique de la vallée de l’Oise illustrée par les très nombreux bombardements de l’année 1944. Creil subit 52 bombardements entre février et juillet 1944! Aussi, cette année 1944 est perçue comme l’année du « chaos » par l’auteur. Même si l’intégration de l’Oise dans la guerre totale du Reich a rencontré de nombreux obstacles (hostilité de la population, importance du refus des jeunes de partir pour l’Allemagne dans le cadre du STO, actions de la Résistance), il n’empêche que le département est au bord de l’asphyxie à la veille de la Libération, d’autant plus que les Allemands pratiquent à nouveau la politique du pillage, comme en 1940.

Couverture du numéro 101-102Compiègne en 1824, numéro 101-102 du printemps 2006

Dans sa conclusion, Françoise Leclère-Rosenzweig dresse un lourd bilan de ces quatre années d’occupation. A la Libération, le département est coupé du reste du pays. Ses circuits économiques sont anémiés et reprennent timidement leur activité au cours du printemps 1945. La population, confrontée à une crise épouvantable du logement, sort meurtrie et divisée du conflit : aux victimes civiles et militaires, s’ajoutent les 10 000 personnes requises pour le STO (5287 personnes) et les autres formes de réquisitions en France (5307 personnes) auxquels s’additionnent les 15000 prisonniers qui rentrent pour la plupart au cours de l’année 1945 soit au total 20000 personnes (l’équivalent de la population de Beauvais), sans oublier les 637 déportés dont la moitié meurt en déportation. En outre, l’épuration administrative a été limitée. Seul le préfet de région, Roger Homo, nommé en juin 1944 a subi une condamnation à la peine de mort par contumace. Il est acquitté en octobre 1952. Pourtant, comme le souligne l’auteur, « force est de reconnaître que sur des points essentiels comme l’extermination des juifs, la livraison des réquisitions et le recrutement des hommes, l’administration française a manifesté une grande docilité à l’égard de l’occupant » (p 246). (...).

Notre résumé a souligné quelques aspects majeurs du livre sans prétendre à l’exhaustivité.. En effet, l’ouvrage de Françoise Leclère-Rosenzweig est un outil de travail précieux, riche par son développement et son appareil critique. Nous lui sommes reconnaissant de ses notes abondantes qui permettront aux chercheurs et aux historiens locaux de poursuivre l’investigation et la compréhension « des années de tourmente ».



par Eric Dancoisne, le 14/12/2009 à 19h38


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