Accueil -> Actualité -> Détail d'une nouvelle

Du Second Empire à la Belle Epoque : les carnets de Casimir POUILLET, garde-bois et garde-chasse à Villers-sur-Coudun (1862-1895)


Jean POLAK et de Claude BOULETSamedi 24 Avril 2010, conférence deJean POLAK (à g.) et de Claude BOULET (à d.)

En complément à l’article paru dans la livraison des A.H.C. du printemps 2010 qui traite principalement des conditions de l’exploitation forestière des bois de Rimberlieu et des fonctions de garde chasse dans cette propriété, Claude BOULET dont Casimir POUILLET était le trisaïeul, a exposé ce qu’on savait des origines de son arrière-arrière grand-père jusqu’à son engagement en 1851, par le Comte de Béthune pour surveiller 183 hectares des bois et champs de ce dernier, sur le territoire de Villers-sur-Coudun et les communes environnantes. Logé à la ferme de Rimberlieu, propriété du Comte, POUILLET cultivait quelques terres et jardin en propre et assurait la direction de cette petite exploitation représentant « la réserve » qui fournissait le nécessaire à la subsistance du Comte, de sa famille et de sa nombreuse domesticité, produits qu’on livrait à sa résidence, le château de Béthancourt près de Cambronne-les-Ribécourt. Les « carnets » où le garde consignait quotidiennement ses occupations et les faits importants du jour étaient d’abord des écrits à vocation comptable nécessaires à la remémoration des activités et des affaires de la ferme de Rimberlieu mais encore, à partir des annotations relatives à la vie personnelle du rédacteur, une source de renseignements sur la vie et les relations sociales à cette époque.

Servi par le « powerpoint » de grande qualité réalisé par Claude BOULET, Jean POLAK a d’abord tenté de tracer le portrait physique et moral du rédacteur, un homme à l’air sévère, en tout impressionnant, par son aspect (un long nez, une barbe bifide…), sa coiffure et son vêtement quasi-militaires le faisant partout identifier comme garde-chasse … Nous sont détaillés à partir des « carnets » les conditions d’emploi du garde : gages, recettes casuelles (droits de garde), émoluments aléatoires (libéralités, étrennes, pourboires), rémunérations accessoires ( pension pour chiens de chasse, dressage et vente de chiens d’arrêt), et les avantages en nature : mise à disposition d’un logement, de bâtiments de ferme, de terres, prés et jardins, de bois de chauffage… et ses conditions d’existence : propriété d’un petit cheptel (un cheval, deux vaches, quatre à six porcs).

Ces écrits constituent une mine de renseignements sur la vie des gens de la campagne au milieu du XIX° siècle : habitudes et dépenses alimentaires (importance de la consommation de pain bis, de pommes de terre, faiblesse de la consommation de viande, médiocrité des dépenses d’épicerie, place de la boisson (cidre, vin, eau-de-vie), coût élevé de toutes les denrées, des chaussures, des vêtements, des choses nécessaires à la vie : chacun fait durer le plus possible, n’achète que pour remplacer ce dont il ne peut se passer, paie tout, sans crédit, le plus tard possible, échange souvent quand il le peut, en payant une soulte quand la transaction est déséquilibrée. Il y a peu de circulation monétaire. Grâce aux revenus qu’il perçoit, POUILLET vit dans l’aisance, mais use de son argent sans ostentation ; autour de lui, à Villers, du fait du coût des denrées, du pain, notamment, et de la faiblesse des salaires, la pauvreté apparaît générale.

Casimir POUILLET, serviteur fidèle, dévoué, diligent, est, à Villers, le mandataire du Comte, il a reçu délégation pour encaisser en son nom : fermages, loyers, produits de la vente des bois. Il règle sur place les débiteurs de son employeur : commerçants, artisans, ouvriers à la fois forestiers et agricoles travaillant à Rimberlieu. Il rend trimestriellement ses comptes au régisseur des affaires du Comte de BETHUNE. A partir des renseignements qu’il reçoit au contact de la population, informé des successions, des intentions de vendre ou d’échanger, il aide l’homme d’affaires du Comte à accroître les propriétés de ce dernier à Villers ; conseiller municipal, le garde est là encore informé des redressements et du déplacement de chemins : opportunités pour acquérir ceux qui longent les propriétés du Comte et ainsi les augmenter.

Les rencontres de POUILLET avec la famille de BETHUNE sont fréquentes, ses membres savent pouvoir compter sur le dévouement empressé du garde qui répond à chaque ordre avec exactitude et célérité. Une respectueuse amitié lie le garde à ses bienfaiteurs qui ne manquent jamais de lui témoigner à leur tour estime, confiance et amitié.

Proche du Comte, POUILLET sert de truchement entre deux classes sociales ; ses renseignements, ses avis permettent au notable local qu’il sert d’exercer son patronage sur le village. A ses fins, il entretient une relation étroite avec le Maire de Villers-sur-Coudun, dépendant politiquement du plus gros propriétaire de la commune, le garde l’informe des intentions de son employeur quant aux projets municipaux. Tout aussi subordonné apparaît le curé, qui ne saurait se passer du bel exemple de pitié donné par le Comte dans sa paroisse et surtout de la charité exercée par celui-ci par l’octroi régulier de sommes d’argent importantes versées au prêtre et destinées au secours de nombreux indigents. Le garde entretient encore un lien étroit avec le garde champêtre qui, avec lui, collabore à la protection des biens du Comte. Chacun sait à Villers que toute sollicitation du Comte doit avoir POUILLET pour intermédiaire.

La vie du village transparaît dans les « carnets » par la relation de fêtes : fête votive de la St Jean, fêtes religieuses (communions, confirmations…), fête de la Compagnie d’Arc, des pompiers, du 14 Juillet, célébration de la St Hubert par les chasseurs, de la St Sabot, patron mythique des ouvriers forestiers…, par le récit de faits divers : meurtre, vols, accidents, incendies, catastrophes atmosphériques, élections, manœuvres militaires… Nous mesurons la faible part faite aux loisirs (le dimanche est férié mais on travaille pour soi) et l’importance des civilités notamment à l’occasion des obsèques.

Grâce aux « carnets », nous assistons à la manière dont a été ressentie à Villers la guerre de 1870-1871 dont POUILLET suit les mouvements et relate nombre de faits au plan local : les réquisitions en nature et en argent, les craintes des populations d’avoir à payer par l’exécution d’otages et des prélèvements forcés en argent les actes de résistance de francs-tireurs. Transparaissent aussi l’absence d’informations en province quant à la situation dans la capitale d’octobre 1870 à janvier 1871 et la désinformation organisée par le Gouvernement de Thiers lors des événements de la Commune de Paris afin d’imputer toutes les destructions aux insurgés…

Les « carnets » permettent encore de dater l’arrivée à Villers des technologies nouvelles : de la photographie (1862), du chemin de fer (1881), de la fabrication de béton à l’aide d’une machine à vapeur (1890) et l’installation, au seul château de Rimberlieu, du chauffage central (1891), de l’électricité (1892), du téléphone (1893). La construction de l’édifice nous est décrite presque au jour le jour, nous y suivons la succession des corporations participant à l’ouvrage, la description des moyens employés, le détail des opérations, les fêtes intermédiaires et celle donnée à l’achèvement de la construction, les aménagements intérieurs et extérieurs, la bénédiction du château, l’emménagement, l’entrée dans les lieux des propriétaires le 1er Août 1893…

Les « carnets » de Casimir POUILLET nous ont donc appris la vie que menait, vers la fin du XIX° siècle, un « garde particulier » qui, de par sa fonction, de son statut, ne pouvait être qu’un homme différent et, à travers ses écrits, connaître son travail, sa vie familiale, ses ressources, ses fréquentations, ses loisirs et ses relations, d’abord avec celui qui l’employait, notabilité titrée dont il servait les intérêts, dont ses actions renforçaient l’ascendant et le patronage sur une communauté villageoise dont le rédacteur, incidemment, nous apprend la manière dont elle vit, se structure, s’administre, dont elle ressent les événements locaux notamment en 1870-1871. Nous encore sont dévoilées, à cette occasion, les voies empruntées par les notabilités locales pour asseoir leur domination politique, économique et sociale. Nous est aussi relatée, implicitement, l’ascension d’un homme qui, s’étant détaché de l’agriculture pour servir un milieu différent, a réussi, par son travail, ses compétences, ses qualités, sa fidélité, à accéder à la position enviable d’homme de confiance d’un personnage dominant et à apparaître, en son milieu, comme un exemple d’élévation sociale. Casimir POUILLET, ne pensait vraisemblablement pas, en les rédigeant que ses « carnets », riches de tant de détails relatifs à la vie d’une population rurale de la fin du XIX° siècle, auraient suscité autant d’intérêt en histoire sociale.



par Jean POLAK, le 05/05/2010 à 09h05


Revenir à la liste des nouvelles