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Christian Ingrao, "Croire et détruire". Les intellectuels dans la machine de guerre SS


Croire et détruireChristian Ingrao, "Croire et détruire". Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Ed.Fayard 2010, 521 pages. 25.50 euros

Christian Ingrao, "Croire et détruire". Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Ed.Fayard 2010, 521 pages.

25.50 euros

L'ouvrage est la publication d'une thèse soutenue à l'Université d'Amiens le 21 décembre 2001. Il s'inscrit dans le sillage des travaux de Stéphane Audoin-Rouzeau , d'Annette Becker sur les violences de guerre et se réfère également à l'œuvre de Françoise Héritier sur la violence et même d'Alphonse Dupront qui avait étudié la violence religieuse pratiquée au cours des Croisades et des guerres de religion.Enfin il utilise abondamment les travaux des nouveaux historiens allemands: Christian Gerlach, Gotz Aly, Norbert Frei et bien d'autres.

Christian Ingrao étudie le cas d'environ quatre-vingt hommes, tous enfants ou adolescents pendant la période 1918-1923, tous très marqués par la défaite,les tentatives révolutionnaires, les effets du traité de Versailles,la perte de territoires, minorités allemandes passées sous tutelle polonaise ou tchèque notamment, occupation de la Ruhr par les troupes françaises, crise financière de 1923, instabilité de la République de Weimar jusqu'en 1925.

Tous ont fait des études universitaires,souvent sanctionnées par une thèse et pouvaient donc devenir juristes, historiens, sociologues, économistes, géographes. A ce titre ils peuvent être considérés comme des intellectuels.

Tous, dès leurs années d'études, se sont engagés dans des mouvements "Völkish" de défense du peuple allemand. Sans toujours adhérer d'emblée au parti nazi ( NSDAP), tous ont adopté l'idéologie de l'organisation: encerclement de l'Allemagne par de multiples ennemis acharnés à pervertir la pureté de la race "nordique", nécessité de l'expansion de la germanité à l'Est au nom de la supériorité de la race aryenne.

Tous sont entrés dans les SA ( sections d'assaut) ou les SS au début des années 1930, ou encore dans la police de sécurité du SD, SD et SS étant regroupés en 1939 au sein du RSHA créé par Reinhard Heydrich, adjoint d'Heinrich Himmler.

Tous ont partagé une sorte d'utopie: réaliser, au moins à l'échelle européenne, une révolution fondée sur la race. C'est cette foi révolutionnaire ("croire") qui a conduit les intellectuels SS à mettre en oeuvre la solution finale ("détruire") dans le cadre de l'Ostplan, projet qui consistait à libérer les vastes espaces de l'Est pour permettre leur colonisation par des populations allemandes "pures". Ce plan supposait l'extermination de plus de 8 millions de juifs,l'expulsion de 22 millions d'individus affamés, exterminés par le travail ou tués par les unités mobiles de tuerie ou dans les camps d'extermination.

L'invasion de l'URSS permet l'extermination des "judéo-bolcheviques" dès juillet 1941, bien avant qu'elle ne soit décidée à Wannsee ( janvier 1942). Les Einsatzgruppen, dirigés par des responsables du SD, arrivés sur les arrières de la Wehrmacht pour "sécuriser" le territoire, fusillent des communautés entières, précédemment enfermées dans des ghettos en Pologne Orientale, en Ukraine ou en Biélorussie. Les victimes de ces "Aktions" tombent dans des fosses préalablement creusées. Les modes d'exécution variaient selon l'appartenance ethnique du condamné.

La hiérarchie intellectuelle SS avait prévu toute une réglementation pour épargner les exécutants : l'échec des camions à gaz s'explique en partie par le souci de protéger la " main d'œuvre"qui répugnait au maniement des cadavres. Dans tous les cas, les officiers des Einsatzgruppen s'efforçaient de limiter tout contact même visuel entre les bourreaux et les victimes. La transgression des normes, y compris celles de la guerre, n'allait pas sans dégâts psychologiques.

Quelques uns des intellectuels responsables SS furent tués dans les derniers combats de 1945. D'autres se cachèrent mais furent arrêtés en 1946. Ch. Ingrao utilise beaucoup leurs interrogatoires devant les tribunaux. La plupart développèrent une stratégie de négation ou d'évitement, d'autres tentèrent une justification. Certains furent exécutés comme Otto Ohlendorf en 1951 mais la plupart furent condamnés à des peines de prison, parfois légères, pour "participation à une organisation criminelle". Presque tous avaient prétendu ignorer "la solution finale".

Pour conclure l'ouvrage, Ch. Ingrao évoque un fâcheux héritage: les politiques de purification ethnique menées dans l'ex-Yougoslavie dans les années 1990. On pourrait ajouter que la tentation d'une nation "pure" existe encore dans certains états. Il reste que le livre souffre de certaines lacunes:absence de glossaire, les termes allemands ne sont pas toujours traduits, d'une carte montrant la zone d'action des Einsatzgruppen, d'un organigramme du RSHA. Il laisse une impression de malaise né du contact avec le Mal absolu.En contrepoint de l'ouvrage de Ch.Ingrao, on peut lire "Les disparus" de Daniel Mendelsohn, cet universitaire américain parti à la recherche d'une partie de sa famille originaire de Bolechov, en Pologne orientale, aujourd'hui en Ukraine, disparue en 1941 et 1942.



par Françoise Leclère-Rosenzweig, le 16/02/2011 à 10h46


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