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Une grève à Tracy-le-Mont en 1833


Jean-Pierre BESSESource: CDDP de l'Oise

Analyse d'une grève dans l'Oise par Jean-Pierre BESSE

Le document qui suit et que je reproduis in extenso (seule la ponctuation a été corrigée) se trouve dans un carton aux Archives départementales de l’Oise sous la côte MP 1368/2.

Ce carton est riche et surtout intéressant dans la mesure où il renferme des documents sur les troubles de toute nature enregistrés dans l’Oise entre 1815 et 1877.

Le document mérite que l’on s’y attarde dans la mesure où il est révélateur d’un état d’esprit, celui de la classe dirigeante, et d’une situation sociale sous la Monarchie de juillet.

Présentons d’abord le document.

Le 2 avril 1833, le sous préfet de Compiègne envoie un long rapport, huit pages, au préfet de l’Oise.

« Informé vendredi soir 19 du courant que M Poittevin, manufacturier à Tracy-le-Mont, s’était rendu dans l’après midi chez Monsieur le Procureur du Roi pour le prévenir d’une coalition de la part des ouvriers de sa filature qui depuis deux jours se refusaient à travailler dans le but d’obtenir une augmentation de prix dans leurs salaires, je crus que je ne devais pas tarder un instant à m’y transporter et me mis en route à six heures. Comme il était trop tard lorsque j’arrivai chez M Poittevin, je remis au lendemain de grand matin les démarches que je me proposais de faire pour tenter de ramener les ouvriers à l’ordre et à la raison. Je pris toutefois le soir même tous les renseignements propres à m’éclairer parfaitement. Je parvins à connaitre les noms des moteurs ou meneurs de cette révolte.

Voici où en étaient les choses : jeudi dernier le contremaitre de M Poittevin engagea les ouvriers à se rendre plus exactement le matin à l’heure de l’ouverture de la fabrique et leur demanda de réduire de 35 minutes au lieu de trente [ Il y a vraisemblablement une inversion de la part du sous-préfet, Note de JPB] jusqu’à lundi seulement le moment du goûter attendu les demandes pressées de travaux sur leur métier. Notez que les ouvriers étant tour à tour à la tache, il en résultait un bénéfice pour M. Poittevin, ils avaient dans cette augmentation de travail eux aussi leur bénéfice proportionnel. Cette proposition fut accueillie par des murmures. Des ouvriers prétendirent qu’on les traitait en esclaves et qu’on voulait leur ôter le moment destiné à leur repas. Cela se passait à huit heures du matin, à midi au moment du diner tous les ouvriers entrainés par trois ou quatre des leurs convinrent d’aller en masse réclamer auprès de M. Poittevin. En effet les 80 à 100 ouvriers se rendirent au domicile de ce dernier en se plaignant hautement de cette mesure d’urgence momentanée puisqu’elle ne devait avoir d’effet que pendant trois jours, ce dernier étonné de cette réclamation faite avec aigreur chercha à les convaincre que c’était autant dans leur intérêt que dans le sien mais il ne put y réussir car dans le trajet de la fabrique à sa demeure il avait été arrêté qu’on lui demanderait une augmentation. En effet les ouvriers lui dirent qu’ils étaient traités comme des esclaves qu’il y avait une augmentation à Ourscamps et à Carlepont et qu’il ne la leur avait pas consentie. M. Poittevin leur répondit qu’ils étaient mal informés, que ses deux collègues n’auraient pas manqué de le prévenir s’ils avaient augmenté le prix du travail mais qu’au reste ils soient bien tranquilles car s’il existait réellement une augmentation dans ces deux manufactures, il leur promettait d’élever aussi ses prix. Après ces pourparlers qui avaient fortement contrarié M. Poittevin, car jamais ses ouvriers n’étaient venus chez lui en masse pour réclamer ceux ci se retirèrent et s’entendirent pour ne pas rentrer à la fabrique après le diner en disant hautement qu’ils ne travailleraient plus si on ne leur donnait de suite une augmentation de 10 à 15 centimes. En effet personne ne reparut à la fabrique à une heure. Le contremaitre vint prévenir M. Poittevin et lui expliqua qu’ayant parlé à quelques ouvriers ordinairement plus raisonnables et à des ouvrières il avait su que les esprits étaient échauffés par le vin et que des menaces avaient été faites contre quiconque jusqu’à nouvel ordre voudrait rentrer à la fabrique. La demi-journée de jeudi fut donc perdue. Le vendredi même conduite de la part des ouvriers qui passaient leur temps dans les cabarets. C’est alors que M. Poittevin vint en toute hâte à Compiègne pour recourir à la justice et me fit savoir ce qui se passait.

Le samedi matin prévenu par le contremaitre qui avait couru la veille à 11 h du soir chez les principaux ouvriers, tous se trouvèrent réunis à l’entrée de la fabrique à six heures ainsi que je les avais fait appeler. Après leur avoir fait des reproches sur leur conduite, je leur demandai ce qu’ils avaient à répondre et pourquoi depuis deux jours ils refusaient de travailler. Je leur donnai la lecture des articles 415 et 416 du code pénal qui punit très gravement les coalitions d’ouvriers et surtout les moteurs, je dis aux trois ou quatre chefs de l’insurrection que je savais c’était à eux qu’était dû tout ce désordre, je leur annonçai l’arrivée prochaine du Procureur du roi suivi de la gendarmerie qui séviraient principalement contre eux.

Alors après bien des observations on voulut capituler ou transiger, je déclarai que je n’accepterais qu’une soumission complète de la part de tous. M. Poittevin avait envoyé deux experts à Ourscamps et à Carlepont à ses deux collègues. Je leur lus et relus les réponses négatives de ces deux fabricants et leur fis voir qu’ils étaient doublement coupables en se révoltant puisqu’ils ne s’étaient point primitivement assurés de l’existence d’une augmentation et puisque M. Poittevin ainsi qu’ils en convenaient leur avait positivement promis une augmentation s’il y en avait dans les fabriques voisines.

Je pris le parti de parler séparément à plusieurs pour les raisonner et les convaincre et par ce moyen je laissai presque seuls deux ou trois opposants qui voyant presque l’unanimité dans tous les camarades se virent obligés de se rendre. Ainsi à neuf heures je reçus une soumission complète des ouvriers qui me demandèrent pardon pour tout.

On sonna la cloche pour la rentrée dans l’atelier, M. Poittevin avait annoncé le renvoi de deux ouvriers moteurs c’est alors que les choses étant tout à fait rentrées dans l’ordre j’intercédai pour que les deux coupables auprès du chef de l’établissement qui les reprit dans son atelier après la plus sévère admonestation de ma part.

Dix heures sonnaient lorsqu’arrivèrent le Procureur de la République et le juge d’instruction suivi de sept à huit gendarmes Ces Messieurs trouvant tout pacifiés n’eurent plus qu’à constater un désistement de sa plainte de la part de M. Poittevin. La fermeté que j’ai pu déployer dans cette circonstances a produit le meilleur effet et j’ai reçu au nom de l’administration des remerciements sincères sur cette prompte et heureuse conclusion qui faisant connaitre aux ouvriers les peines auxquelles ils étaient exposées les empêchera de penser à l’avenir à aucune démonstration de ce genre qui avait réellement effrayé les habitants de Tracy-le-Mont. »

Dans le dossier figure aussi la lettre de félicitations envoyée au sous préfet par le ministre de l’intérieur dès le 27 avril 1833.

A la lecture du document plusieurs remarques s’imposent :

Le traitement différent accordé par le sous préfet aux forces en présence. Il passe la nuit chez M. Poittevin qui l’informe de la situation « objectivement » à n’en pas douter. La présentation des grévistes comme des enfants que l’on essaie de raisonner, que l’on admoneste (« Après leur avoir fait des reproches sur leur conduite… »). La vision que la classe dirigeante se fait des grévistes et plus généralement des ouvriers qui se laissent berner par des meneurs, qui sont souvent pris par l’alcool et qui passent leur temps quand ils font grève « au cabaret ». La fermeté du sous préfet qui fait appel à la justice et à la gendarmerie, qui refuse de transiger mais qui…, grand prince, obtient la reprise des deux meneurs qui avaient été congédiés par M. Poittevin.

Poittevin et Tracy-le-Mont

Louis, Anne Nicolas Poittevin est né à Tracy-le-Mont le 19 octobre 1777, notaire impérial, il a fondé en 1806 une usine à Tracy-le-Mont qui emploie en 1830 une cinquantaine de personnes. Il est en outre maire de Tracy-le-Mont entre 1830 et 1838 et conseiller général du canton d’Attichy entre 1831 et 1833. Il meurt à Tracy-le-Mont le 17 avril 1839. Son fils repend l’entreprise qui ferme au début des années 1840.

Selon Louis Grave (Précis statistique du canton d’Attichy, 1840)

« La commune de Tracy-le-Mont possède depuis 1806 une manufacture de cette sorte [ filature et tissage de coton, note de JPB], fondée par M. Poittevin, ancien membre du conseil général, mort cette année même et que dirige maintenant M. Poittevin fils. Cet établissement s’est toujours soutenu, avec des chances diverses, depuis son origine. Il occupait alors cinquante ouvriers, et après plusieurs variations le nombre est le même aujourd’hui. On a ajouté en 1826 aux premières constructions situées dans le haut du village, des ateliers placés au bord du ruisseau, pour contenir des machines qui reçoivent l’impulsion d’un moteur hydraulique ; on y compte quinze métiers à filer. Les salaires payés les uns à la journée, les autres à la pièce, sont calculés sur le prix d’un franc soixante-quinze centimes pour les hommes, soixante-dix pour les femmes, quarante-cinq pour les enfants. Les cotons viennent des Etats-Unis par Le Havre. La production annuelle est évaluée à quinze cents coupes de trente deux à trente trois aunes. »

L’auteur signale que d’autres fabriques existent dans la commune, elles sont dirigées par Jean-Baptiste Bernard, Charles Bernard et Leroy, mais qu’elles ont cessé leur activité depuis 1836.

Selon les listes nominatives de recensement de 1831, Louis, Anne Poittevin et son épouse Cécilia, Félicité Pinta ont deux fils Louis, Nestor, né en 1813 et Charles, Albert né en 1815. Il a aussi deux filles.

En 1831, Tracy-le-Mont compte 1 427 habitants, 379 savent lire et écrire et 57 savent uniquement lire.

En 1831, on recense dans la commune : 51 fileurs ou fileuses, sans autre précision, auxquels il convient d’ajouter dix hommes et une présentés comme fileurs de coton. Il y a aussi 59 tisseurs et 21 tisserands. Les termes différents utilisés par les recenseurs s’expliquent-ils par une imprécision de vocabulaire ou au contraire par des différences dans le processus de fabrication ?



par Jean-Pierre Besse, le 28/06/2011 à 14h14


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