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Disparition de Pierre GOUBERT (1915-2012), historien du Beauvaisis au XVII° siècle


Le grand historien moderniste Pierre GOUBERT est décédé le 16 janvier 2012, dans la 97ème année.

Un classique de Pierre Goubert\"Louis XIV et vingt millions de Français\", 1965-1991

Né en 1915 dans un quartier populaire du vieux Saumur, boursier à l’école normale d’instituteurs d’Angers, il avait été admis à 19 ans à l’École Normale supérieure de Saint-Cloud, où il fut marqué par l’enseignement de Marc Bloch et de Raymond Aron et fit connaissance avec la « nouvelle histoire » dite des Annales. Nommé professeur à l’école normale de Périgueux, il fut mobilisé et affecté à l'enseignement de la météorologie aux armées. À la fin de 1940, il fut envoyé enseigner au collège moderne de Beauvais ; dans la ville dévastée par les bombardements de mai-juin 1940, il découvrit une richesse intacte : le fonds d’Archives départementales, alors conservé à la Préfecture, en particulier l’importante série B pour l’époque moderne. Il entreprit l’énorme travail de dépouillement et de classement, qui devait déboucher, une quinzaine d’année plus tard, sur sa thèse d’Etat, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, soutenue en 1958, après qu’il eut préparé une licence et une agrégation d’histoire sans s’être jamais présenté au baccalauréat ! Élu professeur d’histoire moderne à l’Université de Rennes, puis à Nanterre et à la Sorbonne, il fut aussi engagé dès 1955 par l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, où il termina sa carrière comme directeur d’études en 1981.

Sa thèse avait fait date : sous-titrée « esquisse d’histoire sociale », elle renouvelait profondément la vision classique des historiens sur l’époque de Louis XIV, s’attachant moins aux événements diplomatiques et militaires ou à la vie de la Cour et des Grands, qu’à celle des diverses couches sociales de la population de la ville et des campagnes de province, s’intéressant aux structures démographiques, économiques et sociales ainsi qu’à l’évolution de la conjoncture d’un 17ème siècle marqué par la récurrence des crises de subsistances, sources de surmortalités et de troubles socio-politiques majeurs. L’historien avait établi, à partir du dépouillement systématique des registres paroissiaux, des inventaires après décès, des archives des hôpitaux, de vastes séries statistiques sur la démographie, les prix, les salaires, les revenus de la terre. Si la partie urbaine de la thèse et les éléments touchant la conjoncture sont en partie tombés dans l’oubli, Pierre Goubert est apparu comme un des fondateurs de la démographie historique et de l’histoire rurale modernes, et ses exemples, telle la courbe démographique d’Auneuil aux 17ème et 18ème siècles, sont devenus de grands classiques. L’historien du Beauvaisis a d’ailleurs fait école, dirigeant de nombreuses thèses et travaux d’histoire urbaine et rurale, en bien d’autres régions, dans les années 1960 et 1970, où l’histoire économique et sociale était alors au zénith – une époque bien révolue.

Après la publication de sa thèse Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 (1960, rééd. 1983) et de sa version abrégée, Cent mille provinciaux au XVII° siècle (1968), il a rédigé des ouvrages de synthèse pour l’Université ou le grand public : Les Français ont la parole : cahiers de doléances des états généraux de 1789 (1964), Louis XIV et vingt millions de Français (1966, rééd. 1977), L’Avènement du Roi Soleil (1967); La vie quotidienne des paysans français au XVII° siècle (1982), Les Français et l’Ancien Régime (1984), Mazarin (1990), Le siècle de Louis XIV (1996).

Notre société avait eu le privilège d’accueillir Pierre Goubert au lycée Pierre d’Ailly de Compiègne, en sa séance du samedi 24 novembre 1979, celui-ci ayant répondu favorablement aux sollicitations de notre Président Claude Grimal, qui avait été son étudiant à Rennes, et du regretté René Samson, ancien instituteur beauvaisien, qui menait ses recherches dans les Archives de l’Oise sous sa direction. Dans sa brillante conférence, à la fois autobiographique et historiographique, l’historien nous avait retracé la genèse de sa thèse sur le Beauvaisis, se plaçant dans la lignée de M. Bloch et M. Dion. Il rappela son accueil et conduisit une réflexion critique sur sa postérité : des pans entiers de son travail, notamment sur l’histoire urbaine, étaient tombés dans l’oubli, tandis que l’on avait privilégié la démographie historique et l’histoire rurale moderne. Il avait enfin tracé les grandes lignes des recherches en cours et souhaitables à ses yeux pour l’avenir, présentant les diverses écoles en France et à l’étranger, s’efforçant d’en dégager l’intérêt et les limites, tout en évoquant le caractère illusoire de certaines « nouveautés » et en pressentant déjà le risque de déclin des recherches dans son domaine de prédilection, économique et social.



par Le Président, Jacques BERNET, le 23/01/2012 à 19h59


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