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Samedi 12 avril 2014, conférence de Françoise Rosenzweig, docteur en histoire, "La répression allemande dans l’Oise occupée, de 1940 à 1944".


De juin 1940 à la fin août 1944, le département de l’Oise subit la dure loi des forces armées allemandes d’occupation. Mais l’organisation et l’ampleur de la répression de l’occupant ont sensiblement évolué au cours de la période, à la mesure de la réaction des populations, passées du désarroi et de la résignation à diverses formes de résistance puis à l’espoir de la libération après le retournement stratégique de 1943 en faveur des alliés et surtout avec le débarquement en Normandie de juin 1944, conduisant dans les derniers mois à une situation chaotique proche de la guerre civile.

Pour mieux suivre cette évolution, il a été fait notamment appel aux dossiers de l’épuration et de la Cour de Justice de l’Oise en 1945, qui nous éclairent sur l’organisation de l’appareil répressif allemand et sur ses effets croissants sur les habitants. La période apparaît ainsi divisée en deux grands moments : avant le 2 juin 1942, le temps du MBF [Militarbefehlhaber in Frankreich] dépendant de la Wehrmacht ; après cette date celui du SIPO-SD [Sicherheitpolizei und Sicherheitdienst] sous le contrôle exclusif des SS.

Le commandement militaire allemand en France installé à Lille, à Compiègne puis à Paris avenue Kleber, sous la direction du général Otto von Stülpnagel à partir d’octobre 1940, mit en place le MBF, organisme chargé de la sécurité du million de militaires allemands occupant alors la France.

Il bénéficia du relais de tribunaux militaires allemands comme celui de Beauvais pour l’Oise et des Feldkommandantur assurant le lien avec les préfets et les autorités civiles françaises. L’Oise dépendit ainsi de la Feldkommandantur d’Amiens (610), puis de celle Beauvais (580), avec des antennes à Compiègne et à Senlis. Elle était sous l’autorité du colonel von Albertit jusqu’en mars 1941, puis du général Genée pour Amiens et Beauvais, enfin du lieutenant-colonel Petri à partir de juin 1942.

Jusqu’en mai-juin 1942 la répression des Allemands concerna des délits présumés correspondant avant tout à des actes de résistance individuels, en l’absence de véritable mouvement organisé contre l’occupant.

Il s’agit d’abord d’actes de violence contre l’armée allemande, comme l’attaque de deux soldats à Creil, entraînant l’arrestation de deux militants communistes dont l’un devait être fusillé à Beauvais en octobre 1940. La Feldgendarmerie était aussi chargée de récupérer des armes, agissant souvent sur dénonciation comme à Hétomesnil en août 1940 ou à Venette en mai 1941, où des Polonais furent arrêtés pour détention d’armes récupérées en 1940 ; en mai 1944, le conservateur du château de Compiègne, dénoncé par un employé, fut inquiété à propos d’un dépôt de fusils datant du Second Empire ! Les insultes contre les Allemands comme la qualification de « sales Boches », pouvaient être sanctionnées par des peines de prison.

Par ailleurs les Allemands se livrèrent de conserve avec les autorités de Vichy à la traque des communistes et à la répression de leur propagande, pouvant conduire à des internements administratifs, déjà anticipés par le décret Daladier de septembre 1939, adopté au lendemain du pacte germano-soviétique. Des listes d’anciens membres du PCF établies depuis 1936 furent communiquées aux Allemands, de même que les jugements des sections spéciales des Cours d’Appel comme celle d’Amiens. Des communistes de l’Oise ou d’ailleurs furent ainsi détenus dans le Frontstalag de Royallieu dès juillet 1941 et surtout après octobre 1941. Quelques-uns furent libérés, mais d’autres furent déportés ou fusillés comme otages, en vertu de la circulaire Keitel du 16 septembre 1941, prescrivant en représailles contre les attaques visant l’occupant de fusiller 100 otages pour un militaire allemand tué. Ainsi des otages furent prélevés à Royallieu pour être fusillés au Mont Valérien ou à Chateaubriand dès septembre-octobre 1941. D’autres les suivirent en février-mars 1942, exécutés à Carlepont, en forêt de Compiègne ou à la citadelle d’Amiens, tel Corentin Cariou, passé par Royallieu. Mais la deuxième circulaire de Keitel dite Nacht und Nebel du 7 décembre 1941, devait bientôt substituer à ces exécutions des déportations massives, permettant d’alimenter le Reich en main d’œuvre.

L’occupant s’est aussi intéressé aux « affaires juives », là aussi en concertation avec l’Etat français, qui recensa la population israélite et fit procéder à une première rafle de notables à Paris, le 12 décembre 1941, lesquels furent internés dans le sinistre camp C de Royallieu. D’aucuns firent partie du premier convoi de Juifs parti de Compiègne vers les camps allemands, le 27 mars 1942 ; il devait être suivi de 5 autres convois, mais par la suite ces déportations « raciales » s’opérèrent depuis Drancy. Les 48 entreprises juives recensées dans l’Oise en septembre 1940 par le préfet Vacquier, la plus importante se trouvant à Liancourt, furent placées sous administration provisoire, puis toutes liquidées au printemps 1942.

À cette date, on assista à un tournant majeur dans la politique répressive de l’occupant, à la suite du passage à Paris d'Heydrich, bras droit d'Himmler, qui mit en place un vaste ensemble policier, le SIPO-SD, placé sous la direction parisienne du chef SS Karl Oberg, lequel passa des accords avec René Bousquet pour la mise en place de Kommandos de la SIPO-SD dans le cadre des régions ébauchées par l’Etat français. L’Oise, regroupée avec la Somme, l’Aisne et les Ardennes dépendit ainsi du Kommando (KDS) de Saint-Quentin, avec une antenne pour notre département placée sous la responsabilité d’Otto Bialowons, qui s’intalla à Beauvais puis à Creil et à nouveau à Beauvais. Avec des effectifs réduits (7 à Beauvais, 14 à Creil) tous membres de la SS, ces Kommandos dotés d’interprètes s’appuyaient d’abord sur les informateurs institutionnels, disposant notamment des rapports de gendarmerie sur des « événements anormaux », mais aussi sur un réseau d’informateurs civils rémunérés, d’agents ou d’indicateurs souvent membres des partis collaborationnistes ou encore de la LVF.

Le Kommando de Beauvais-Creil s’appuyant sur des dénonciations remporta en 1943 des succès appréciables dans sa lutte contre les mouvements de Résistance alors en cours de structuration dans l’Oise. Le Bataillon de France fut ainsi démantelé en juillet à Compiègne ; le réseau de Libé Nord à Creil fut atteint à la suite de l’arrestation de l’instituteur R. en novembre, dont les aveux sous la torture firent tomber les principaux responsables en 1944, Jean Biondi, Georges Blin, Marcel Mérigonde.

Le climat se tendit particulièrement en 1944, avec la multiplication des sabotages de voies ferrées, de lignes téléphoniques ou électriques, d’installations industrielles, atteintes aussi par les bombardement alliés (52 sur le seul bassin creillois de mai à juillet). S’ensuivirent la paralysie économique et l’intensification de la répression.

Dès le 4 janvier 1944, une vaste rafle des Juifs avait touché trois des quatre départements de la région. L’annonce du débarquement en Normandie, le 6 juin 1944, entraîna une radicalisation de part et d’autre, marquée par l’arrestation de notables, l’entrée en lice de la redoutable Milice de Darlan. Des opérations militaires tentèrent de réduire les maquis situés sur divers points du département en juin-juillet, du Noyonnais au Clermontois, du Vexin au pays de Bray. La débacle de l’Armée allemande s’accompagna de massacres en août, comme à Troissereux ou à Andeville. En riposte, les agressions et les attaques de tous ordres se multiplièrent aux quatre coins du département : attentats ciblés contre des collaborateurs ou des trafiquants notoires, liquidation de présumés traîtres, tel Souris à Noyon, mais aussi des règlements de comptes individuels, voire des actes purement crapuleux.

C’est donc dans un climat d’insécurité et de terreur, de chaos économique et social, sinon de guerre civile, que se déroula le dernier épisode de l’occupation allemande jusqu’à la Libération définitive du département, ouvrant une nouvelle ère, avec le retour à l’état de droit et à la normale dans tous les domaines.

Par Jacques Bernet, le 17/04/2014




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