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Soutenance d’un mémoire universitaire de master 1 : Le château de Compiègne de la Révolution française au début du premier Empire


Clément Michon

Mercredi 18 juin 2014, au Palais de Compiègne, Clément MICHON, étudiant en histoire de l’art à l’École du Louvre, a soutenu avec succès un brillant mémoire de master 1 dirigé par M. Jean-Denys Devauges, conservateur dans l’établissement, portant sur Le château de Compiègne de Compiègne de la Révolution française au début du Premier Empire.

Ce travail de recherche universitaire portant essentiellement sur 14 années, de 1792 à 1806, comble avec bonheur un quasi vide historiographique sur une époque sensible particulièrement méconnue de l’histoire du château de Compiègne, surtout dans les moments réputés les plus sombres de la décennie révolutionnaire, de 1792 à 1799. Pour la séquence1800-1806 correspondant au Consulat et au début du Premier Empire, où l’ancien château royal trouva une nouvelle fonction avec l’installation du prytanée puis de l’école des Arts et Métiers, établissements militaire et technique pionniers issus des initiatives philanthropiques du duc de La Rochefoucault à Liancourt, cette seconde période quelque peu oubliée et souvent sous-estimée, a cependant fait l’objet de plusieurs travaux de la part surtout d’historiens des Arts et Métiers, avec notamment un article de notre sociétaire et ami Michel Mignot paru en 2012.

En 1788, la crise financière et politique de la monarchie conduisit à la suspension du vaste programme de reconstruction de la résidence royale de Compiègne, mené depuis les années 1750 par l’architecte Gabriel puis par son successeur Le Dreux. Le gros œuvre du château était cependant achevé, à l’exception de la chapelle, tandis que la place royale prévue devant la façade de la Cour d’Honneur n’était qu’ébauchée. Devenu bien de la Liste Civile du monarque constitutionnel, le domaine de Compiègne continua d’être aménagé intérieurement, décoré et meublé en vue d’un séjour éventuel de Louis XVI et de la Cour, qui n’eut cependant jamais lieu, le roi restant cantonné à Paris surtout après sa malheureuse tentative de fuite arrêtée à Varennes en juin 1791.

Après la chute de la monarchie à la suite de l’insurrection parisienne et de la prise des Tuileries, le 10 août 1792, le domaine royal de Compiègne fut placé sous séquestre comme tous les biens de la ci-devant Liste Civile, amenant son changement de statut : l’ensemble foncier et immobilier, comprenant la forêt, le parc, le château et ses nombreuses annexes devinrent des biens nationaux, et l’important mobilier dépendit directement du garde-meuble national à Paris.

La Nation ayant tout intérêt à tirer le meilleur parti des biens nationaux par leur location ou leur vente, veilla à en assurer la sauvegarde, en maintenant en place et même en renforçant leur administration locale : ainsi l’architecte en chef Le Dreux fut maintenu à son poste, avec des appointements certes réduits, jusqu’à son décès en juillet 1793 ; il devait être remplacé par l’inspecteur des bâtiments Jacques François Wacquant (né en 1743), un ardent patriote et l’un des ténors des Jacobins locaux, préféré à son confrère Pierre Jean Boissel (né en 1738) politiquement plus modéré. Le concierge Pascal, le jardinier Puthaud ou le garde-meuble Jeulin furent aussi maintenus dans leurs fonctions, ce dernier jouant un rôle essentiel dans l’inventaire et la gestion du mobilier selon les directives parisiennes. Sa correspondance très active avec le garde-meuble national à Paris, conservée aux Archives nationales, nous donne ainsi de précieux renseignements sur le sort variable du considérable mobilier du château en la période. De son arrivée à Compiègne à la mi-octobre 1792 à 1796, Louis-François Perrier-Mondonville (né en 1745), ancien avocat et notaire à Chartres, fut régisseur des biens de la Liste Civile à Compiègne, chargé d’en superviser l’exploitation et la liquidation. Il devait aussi s’investir fortement dans le club de Jacobins de la ville, et il fut probablement à l’origine de son installation dans l’ex-salle des Gardes du château de 1793 à 1795.

En dehors du château préservé comme dépôt du garde meuble, les autres biens fonciers et immobiliers du domaine furent loués, par des cultivateurs pour le grand parc ou les terres labourables, tels les 36 arpents de la Faisanderie, à des particuliers pour certains hôtels comme la Surintendance des bâtiments ou le Jeu de Paume. D’autres « maisons nationales » provenant de la Liste civile furent récupérées par l’administration, telle la Chancellerie devenue siège du district en thermidor an II puis de la municipalité cantonale de Compiègne en frimaire an IV ; les anciennes écuries du roi, de la reine et de madame, la caserne des gardes françaises servirent assez logiquement au logement des nombreuses troupes stationnées ou de passage à Compiègne en cette période de guerre. Enfin plusieurs éléments furent vendus de l’an III à l’an VII : le garde meuble, les hôtels des affaires étrangères et des menus plaisirs et surtout le petit château situé hors les murs, acquis le 5 messidor an III (juillet 1795) pour 800 000 livres, par un certain Morel qui le démolit pour en revendre les matériaux en moins d’un an.

Le mobilier du château mis sous scellés, complété en 1793 par celui des différents hôtels locaux de la Liste civile, fut dispersé pour l’essentiel lors de trois mois de ventes aux enchères qui attirèrent des acquéreurs de toute la France entre le 15 fructidor an III et le 23 frimaire an IV (fin août-mi décembre 1795). Mais l’énorme quantité d’objets et de meubles rassemblés dans le château connut bien d’autres affectations : l’argenterie fut envoyée à l’hôtel des monnaies de Paris dès la fin septembre 1792, la batterie de cuisine en cuivre saisie un an plus tard pour faire des canons, les pièces restantes étant envoyées à Paris en 1796 pour le service du Directoire et des ministres. Comme cela avait déjà été le cas sous la Constituante en 1790-1791, des tables, chaises garnies, banquettes, lits, bureaux ou tapis furent expédiées à Paris en mai 1793 pour les comités de la Convention et les administrations locales, district ou municipalité, utilisèrent des banquettes, vases, portières ou tapisseries pour leur service. Le garde meuble fut aussi très sollicité pour les nouveaux casernements et hôpitaux militaires installés dans d’anciens établissements religieux comme le Carmel, la Visitation ou Royallieu, principalement en lits, matelas, literie et linge destinés aux soldats et aux malades : ainsi 450 paires de draps en février 1793, 115 couvertures en germinal an II, pour le seul hôpital des Carmélites ; au total des centaines de lits, matelas, couchettes, pièces de mobilier, de literie et de lingerie. La commission des monuments fit inspecter le château le 28 septembre 1792 par Moreau le jeune et Lemonier, qui retinrent à ce titre des tableaux et deux tables en stuc représentant les plans de Compiègne et de Versailles à conserver et « mettre à part pour l’instruction publique ». Ces objets furent réclamés par l’Ecole centrale de Beauvais sous le Directoire, et la table ornée du plan de Compiègne devait être livrée à la Préfecture en juillet 1800.

L’administration du district supprima, le 2 octobre 1792, les signes de royauté à l’extérieur du château. La municipalité de Compiègne exprima bientôt le vif souhait de la conservation et de la reconversion du monument à des fins publiques, dans un mémoire adressé, le 29 décembre 1792, au ministre de l’Intérieur Roland : « Ce château bâti à neuf est d’une vaste étendue, les appartements sont beaux : tous les arts se sont disputé son embellissement ; un jardin enclos de murs contenant près de 50 arpens de superficie et à peu près de la même forme que celui des Thuileries est attenant la façade qui regarde la forêt. Aussi les vrais connaisseurs préfèrent-ils ce château à celui de Versailles. Il est impossible que la nation puisse vendre ce château, aucun particulier ne pourrait l’acquérir et encore moins l’occuper ». La Ville proposait d’en faire à la fois un grand « lycée » national, le siège d’administrations locales et de tribunaux, mais aussi d’y établir une manufacture de toiles peintes « à l’imitation de celle de Jouy » en-Josas créée par Oberkampf en 1759. Ces propositions furent reprises et élargies dans un second mémoire municipal du 23 juin 1793, en y ajoutant l’idée prémonitoire d’un musée : « que [le château] serait conservé comme un des beaux monuments de l’art et que les bibliothèques des environs y seraient rassemblées, ainsi que les tableaux qui se trouvent dans les ci-devant maisons religieuses et chez les émigrés du département, pour y être exposés au public et servir à l’éducation et l’instruction des jeunes gens de ce département et de ceux voisins, qu’il y soit de plus établi une école nationale ». Mais aucun de ces projets ne put aboutir dans l’immédiat, en cette période de troubles et de guerre, marquée par les priorités de la défense nationale. Compiègne ne put obtenir davantage l’installation pourtant envisagée en mars 1795, de l’Ecole Centrale du département de l’Oise au château, comme ce devait être le cas pour celle de la Seine-et-Marne à Fontainebleau ; Beauvais, ville chef-lieu, devait finalement l’emporter sur Compiègne au début du Directoire. Il faudra donc attendre le Consulat, pour que l’Etat décide, en mars 1800, de transférer l’école de Liancourt au château de Compiègne, sous l’égide du Prytanée puis de l’Ecole des Arts et Métiers, et que s’affirme enfin la vocation éducative du monument, de l’automne 1800 à décembre 1806.

En attendant le château de Compiègne eut tout de même un certain nombre d’usages plus ou moins permanents ou occasionnels, selon les nécessités variées de la décennie révolutionnaire.

Dès 1791 le château et sa place d’armes servirent de cadre aux célébrations révolutionnaires, comme la fête de la Fédération du 14 juillet 1791, où un autel de la patrie à l’antique fut dressé par Le Dreux, ou pour l’acceptation de la Constitution de 1791 par le Roi, le 2 octobre suivant, où le château fut illuminé aux frais du roi. Après la chute de la monarchie, la commémoration la plus spectaculaire y eut lieu le 10 août 1794, pour le 2ème anniversaire de la prise des Tuileries, reconstituée au château même avec le concours des militaires stationnés et de la garde nationale.

La Salle des Gardes au début du XXe siècle

Du 31 octobre 1793 au 8 avril 1795, la Société populaire de Compiègne, le puissant club des Jacobins de la ville, se réunit dans la vaste Salle des Gardes du château, réaménagée pour l’occasion avec gradins et tribune, ornée de drapeaux tricolores, de la statue de la Liberté, des bustes de Rousseau, Le Pelletier et Marat, tout en respectant le décor fleurdalysé du lieu soigneusement conservé comme « monument des arts ». Quand l’église Saint-Jacques devenue en l’an II Temple de la Raison puis de l’Etre suprême, dut être fermée à tout culte même civique, en mars 1795, la municipalité se rapatria dans la salle de la Société populaire au château, pour y tenir ses séances décadaires de lecture des lois et poursuivre les cérémonies civiques, même après la fermeture officielle du club, à la fin août 1795. Sous le second Directoire, après le coup d’Etat du 18 fructidor an V (septembre 1797), la Salle des Gardes redevint pour quelques mois, le lieu privilégié des rassemblements civiques, comme la grandiose fête de la souveraineté du peuple du 30 ventôse an VI (20 mars 1798), à l’occasion de laquelle la municipalité néo-jacobine s’exclama : « Il est bien juste que le souverain siège enfin dans ce local si longtemps occupé par les usurpateurs de la souveraineté ». Cet usage civique et festif cessa après la fête des époux du 10 floréal (30 avril 1798), quand l’église Saint-Jacques réaménagée par Wacquant put se partager en un précaire simultaneum entre les célébrations républicaines dans la nef, et les cérémonies catholiques dans le choeur.

Espace gardé et sécurisé situé en périphérie de la ville, le château put aussi remplir ponctuellement des fonctions d’ordre public tout au long de la période. On envisagea dès 1792 d’en faire un lieu de stockage de grains et farines, mais on y renonça par crainte d’incendie. La cour d’honneur du château put toutefois servir à la protection de convois de poudre ou des farines de passage dans la ville. Après les émeutes frumentaires de janvier et février 1795, où des grains avaient été pillés dans la ville, la municipalité décida d’installer le marché urbain aux grains dans la cour d’honneur fermée du château, plus facile à protéger, à partir de décembre 1795.

Anticipant sur une fonction pleinement en vigueur pendant la Première guerre mondiale, le château fut aussi utilisé comme structure d’appoint pour l’accueil de militaires malades, de prisonniers en transit ou autres catégories de populations de passage dans la ville, un usage ponctuel mais régulier dont témoigne la correspondance du garde-meuble Jeulin, contraint de trouver en permanence des solutions de logement. De novembre 1793 à février 1794, le château devint même pratiquement hôpital provisoire pour quelque 200 malades et l’architecte Wacquant y dressa les plans de latrines, finalement abandonnées.

Le séjour massif et prolongé de militaires au château ne se produisit qu’à la fin du Directoire, alors que le monument était déjà en grande partie démeublé, au lendemain de l’adoption de la loi Jourdan-Delbrel sur la conscription, le 5 septembre 1798. Alors que les deux premières levées départementales à l’automne 1798 et au printemps 1799, avaient convoqué les jeunes conscrits de l’Oise à Beauvais, le troisième appel du 28 juin 1799 ordonna leur rassemblement à Compiègne, où le château put servir de casernement provisoire aux quelque 500 militaires constituant le nouveau Bataillon de l’Oise en formation, avant son départ sur le front. Compte tenu de la lenteur des opérations, cette occupation militaire du château, qui y fit quelques dégâts nécessitant des travaux de réparation conduits par Wacquant, se prolongea depuis l’été jusqu’au-delà du coup d’état du 18 brumaire an VIII (8 novembre 1799), par lequel Bonaparte prit le pouvoir et instaura le Consulat.

Ainsi le château de Compiègne, devenu bien de la Liste Civile nationalisé après la chute de la monarchie, dont le sort était incertain, fut préservé pour l’essentiel au cours de la décennie révolutionnaire. Grâce aux efforts conjoints de l’Etat ayant intérêt à valoriser un bel ensemble immobilier et mobilier qui pouvait rapporter gros et offrir diverses utilités publiques, mais aussi par la volonté des autorités locales, avant tout de la municipalité, bien conscientes de l’intérêt patrimonial du domaine, tant au titre de « monument des arts » que comme instrument de la prospérité économique et sociale de la ville. La rupture entre la résidence royale d’Ancien Régime et la résidence impériale d’après 1806 ne fut donc pas aussi catastrophique que d’aucuns ont bien voulu nous le dire : le château resté à peu près intact après 8 ans de flottements et un entretien a minima retrouva d’ailleurs dès 1800 une fonction culturelle et sociale pérenne, certes moins prestigieuse que les séjours périodiques de la Cour, mais néanmoins fort intéressante pour la ville et son avenir.

Grâce au précieux travail de Clément MICHON, cette période réputée obscure de l’histoire du château est maintenant largement éclairée et revalorisée, et l’on devra nécessairement tenir compte dans les prochains guides et ouvrages de cet incontestable apport historiographique. On peut aussi formuler le souhait que le souvenir de cette période soit rappelé aux visiteurs par des indications spécifiques, notamment dans la Salle des Gardes, pour sa fonction civique remarquable de 1793 à 1798, ou dans la Cour de l’Orangerie où les traces des ateliers des Arts et Métiers mériteraient d’êtres restaurées et mieux explicitées.

Par Jacques BERNET, membre du jury du mémoire , le 29/06/2014




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