Accueil -> Articles -> Lecture d'un article


Conférence de Céline HAIGRON, samedi 14 février 2015 La villa Marcot à Compiègne (1907)


Notre conférencièreMme Céline Haigron

Située 16 avenue Thiers, la villa Marcot (1097), fleuron de l’Art Nouveau sans équivalent dans la ville, reste largement méconnue des Compiégnois. Elle avait pourtant fait en son temps l’objet d’un reportage complet dans la prestigieuse Revue d’architecture. Racheté par la Ville en 1950 et devenu une annexe de l’actuel collège Monod, l’édifice a heureusement bénéficié en 1986 d’un classement à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques à l’initiative de la DRAC de Picardie. Ayant consacré son mémoire de master 1 en histoire de l’art, soutenu avec succès en 2014 à l’Université de Paris I, à l’œuvre du mosaïste parisien Henri Bicchi, Céline HAIGRON s’est notamment intéressée à l’une de ses réalisations dans cette villa compiégnoise, œuvre majeure de Henri Sauvage, architecte pionnier de l’Art nouveau puis de l’Art déco, à la charnière des XIX° et XX° siècles.

Le commanditaire de la villa était un militaire de carrière, le capitaine Albert MARCOT, chef d’escadron de cavalerie. Né en 1865, il était fils d’un manufacturier de Nancy. Saint-Cyrien, formé à Saumur, il fit une brillante carrière militaire qui devait l’amener à Compiègne au début du XX° siècle. Ayant épousé en 1896 une riche héritière espagnole, père d’une petite fille en 1897, il prit un congé sans solde en 1903 pour se consacrer à une filature de coton à Nancy, puis se fit réintégrer dans l’armée et vint s’installer à Compiègne. Placé dans la Territoriale en 1910, il fut rappelé en 1914 dans le 30° Régiment de dragons. Il se distingua dans les combats de la Grande Guerre, obtint la Légion d’Honneur dans l’Aisne en 1917 et fut démobilisé en 1922.

Pour construire sa villa dans le quartier recherché des avenues, Albert Marcot disposa en 1907 de la coquette somme de 200 000 francs or. Originaire de Nancy, capitale de la Lorraine, alors vitrine française de l’Art nouveau après l’annexion allemande de l’Alsace-Moselle en 1871, le capitaine semble avoir eu des contacts personnels avec les plus grands artistes du crû, en particulier l’ébéniste Louis Majorelle (1856-1926), qui s’était fait construire et avait meublé, en 1898 à Nancy, une exubérante villa dans le style Art Nouveau, œuvre originale du jeune architecte Henri Sauvage (1873-1932). C’est de fait au cabinet parisien des architectes Henri Sauvage et Charles Sarrazin (1873-1950), en même temps qu’à Louis Majorelle pour la décoration, qu’Albert Marcot fit appel, ainsi qu’à une pléiade d’artistes essentiellement parisiens, comme le mosaïste Henri Bicchi pour les sols, Regnier et Ruffin pour les feuillages et les fleurs des balcons.

Une décennie après la villa Majorelle de Nancy, précédée des villas de Biarritz ou de Saint-Lunaire, la villa Marcot de Compiègne représente une intéressante transition dans l’œuvre de Sauvage, celle d’un Art nouveau plus assagi, une étape vers les formes plus géométriques et épurées de l’Art déco, qui devaient marquer des constructions comme la Samaritaine en 1924. L’Art nouveau reste néanmoins bien présent par la complexité des formes architecturales et l’exubérance décorative extérieure ou intérieure, en particulier les décors floraux des ferronneries ou des vitraux, le style des mosaïques, des boiseries ou du mobilier.

Construite sur un terre-plein dégageant un beau point de vue sur l’avenue et le champ de courses, la villa en belle pierre blonde de Saint-Maximin présente un sous-sol et deux étages avec quatre façades toutes différentes, offrant une grande variété dans les baies et les balcons, des nuances de couleur grâce aux grés flammés et au décor floral des ferronneries. Son aménagement intérieur sur trois niveaux, très fonctionnel, était celui d’une vaste demeure bourgeoise ayant la vocation d’une résidence confortable et d’un lieu de mondanités, permettant de fréquentes réceptions.

Œuvre d’art totale, il s’agit d’une entreprise collective, dont le chantier mobilisa de nombreux artistes et artisans, des meilleurs spécialistes de la place parisienne. Parmi ceux-ci, le mosaïste Henri Bicchi, né à Florence en 1855, dont l’entreprise parisienne Bicchi et Moreno s’était spécialisée dans les nouveaux matériaux, suppléant le marbre de Carrare ou le verre de Venise, pour la fabrication des tesselles en plus grande série, en carreaux préfabriqués de Briare, selon un brevet déposé et exploité par son atelier. Ses mosaïques en marbre pour le rez-de-chaussée de la villa Marcot à Compiègne en 1907, furent une des dernières commandes de la maison Bicchi, qui fit faillite et disparut en 1909.

Grâce aux recherches passionnantes et aux découvertes récentes de Céline, la villa Marcot de Compiègne nous est désormais plus familière. L’on comprend mieux les conditions de sa réalisation et l’on apprécie davantage sa grande originalité, son intérêt esthétique de premier ordre. Parmi les nombreuses constructions résidentielles, souvent de qualité, qui firent de Compiègne la « Nice du Nord » à la Belle Epoque, où domine généralement le pastiche néo-médiéval, néo-Renaissance et néo-classique, ou encore le style éclectique qui les mélangeait, la villa Marcot, chef-d’œuvre méconnu de l’Art Nouveau, représente un exemple quasi-unique et particulièrement précieux pour la ville.

Par Jacques BERNET, le 17/02/2015




>Revenir à la liste des articles<