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Samedi 21 mars 2015, Guy Marival a présenté son livre : La chanson de Craonne, enquête sur une chanson mythique, Regain de Lecture, 2014


Notre conférencierGuy Marival

Depuis son premier enregistrement de 1952 par Eric Amado, repris sur disque vinyle 33 tours, dans l’Histoire de France par les chansons proposée par « Le Chant du Monde », la chanson de Craonne a bénéficié d’une bonne trentaine de nouvelles versions, de Mouloudji à Maxime Le Forestier. À l’heure où l’on célèbre le centenaire de la Grande Guerre, cette authentique chanson populaire restée jusqu’à ce jour anonyme est en passe de faire oublier « La Madelon » comme emblème de ce terrible conflit. Son omniprésence dans les films historiques ou dans les manuels scolaires témoigne d’ailleurs d’une passable évolution de la sensibilité du public, notamment de la jeunesse, dans la perception de la séquence 1914-1918, moins sous l’angle du patriotisme cocardier qu’au regard de la grande compassion exprimée par cette œuvre profondément humaine, disant avant tout la lassitude d’une boucherie inutile.

Il n’en a pas toujours été ainsi, car la chanson de Craonne a été longtemps bien sulfureuse : associée géographiquement et chronologiquement à l’offensive Nivelle d’avril 1917 au Chemin des Dames, dont l’échec amena les mutineries et la grave crise de l’armée française dans ce secteur en mai-juin 1917, prétendument recueillie sur ce front par Paul Vaillant-Couturier, elle passa pour un brûlot contestataire prônant la grève des tranchées, sinon la révolution prolétarienne contre la guerre impérialiste, suivant le mot d’ordre de Lénine. C’est tout l’intérêt de l’enquête historique patiemment conduite par notre collègue et ami Guy Marival, que de nous amener à décrypter les mythes et à remettre en cause les idées reçues. Longtemps enseignant à Laon, très investi dans les recherches et l’animation autour de la Grande Guerre dans l’Aisne, notamment dans la « Lettre du Chemin des Dames » publiée par le département, il était bien placé pour nous éclairer sur cette affaire complexe et passionnante, en mettant à profit la plus large ouverture des archives publiques de la période et un bon usage des puissants moyens de communications et d’échanges dont nous disposons de nos jours grâce à Internet.

Au point de départ, un succès de café-concert de la Belle Epoque (1911), « Bonjour Mamour», une valse lente composée par A. Sablon, père du futur crooner Jean Sablon, avec des paroles de chanson sentimentale réaliste dues à Raoul Le Pelletier. À l’instar de maintes chansons populaires, dont la Madelon, ce tube d’avant-guerre donna lieu à une parodie née au front, comportant plusieurs variantes. Le contenu était globalement contestataire, reflétant une grande lassitude de la guerre, mais des versions avec un quatrième couplet faisant référence aux « boches » avaient une connotation plus « patriotique ». Par le contexte suggéré, la chanson apparut au plus tôt à l’automne 1915, quand l’espoir d’une fin prochaine du conflit parut s’éloigner indéfiniment et après que l’état-major dut se résoudre à instaurer un régime de permissions, auxquelles le texte fait explicitement allusion. Grâce à la minutieuse enquête conduite tous azimuts pour retrouver des traces de la chanson, en particulier dans le courrier des poilus saisi par le contrôle postal militaire, définitivement organisé à partir de décembre 1916, mais aussi dans les écrits de soldats, les carnets de chansons des combattants ou les témoignages oraux ultérieurs, Guy Marival a pu retrouver une appréciable série de variantes significatives, en particulier quant à la localisation géographique affirmée ; car la chanson de Craonne semble avoir été auparavant la chanson de Lorette, par référence aux offensives meurtrières du plateau de Notre-Dame de Lorette (Pas-de-Calais) en 1915, mais aussi de Champagne, d’Argonne ou de Verdun. Sur une trentaine de versions répertoriées de la guerre ou issues du conflit, seule la moitié se réfèrent à Craonne, et la première version vraiment datée par une saisie du contrôle postal militaire, localisée à la fois en Champagne et à Lorette, remonte à février 1917, soit avant l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames et son dramatique échec.

Il paraît donc maintenant bien établi que la future chanson de Craonne, création d’un auteur resté anonyme, a circulé oralement sur divers secteurs du front, sans doute de l’Artois en Champagne, de l’Argonne à Verdun, avant d’atterrir au Chemin des Dames, début 1917, et qu’on ne saurait par conséquent en faire un produit des mutineries de ce secteur en mai-juin 1917, où la contestation de la guerre s’exprimait d’ailleurs plutôt par le chant de l’Internationale. C’est ainsi bien plutôt a posteriori qu’a été opéré le rapprochement, tant il est vrai que la lassitude de la guerre et la menace de révolte des soldats (« car les troufions vont s’ mettre en grève »), contenues dans la chanson, surtout dans sa version « définitive » amputée de toute référence aux « boches », paraissent s’appliquer comme un gant à la crise de l’armée du printemps 1917 et annoncer l’enterrement de l’union sacrée.

Cette manipulation politique a d’ailleurs été opérée sciemment par Raymond Lefebvre et Paul Vaillant-Couturier dans leur ouvrage commun, « La Guerre des soldats », publié en 1919, où ils proposèrent la première édition de la chanson, d’ailleurs présentée comme « recueillie » par eux dans la Meuse. Initiateurs de l’Association Républicaine des Anciens combattants (ARAC) en novembre 1917, membres du Comité français pour la III° Internationale en juillet 1920, ces intellectuels anciens combattants furent bientôt fondateurs du Parti communiste français, en décembre 1920. Sa mort accidentelle à son retour de Moscou en 1920, a fait oublier Raymond Lefebvre au profit de son ami Paul Vaillant-Couturier, devenu un dirigeant communiste, rédacteur en chef de l’Humanité à son décès en 1937. C’est sous la bannière de l’antimilitarisme, avec une lecture anti-impérialiste de la Grande Guerre, qu’il republia en 1934 dans La Commune revue des intellectuels communistes, le texte de la chanson de Craonne, au point que d’aucuns lui en attribuèrent la paternité. Cette popularisation a été par la suite prolongée par les moyens culturels des compagnons de route du PCF, tel Le Chant du Monde.

Ainsi s’est opérée la mutation politique d’une authentique chanson populaire particulièrement émouvante et réussie, dont le langage direct et la profonde humanité retrouvent sans doute davantage la sensibilité de nos contemporains sur la guerre. Elle est devenue de fait subrepticement, la nouvelle Madelon des poilus, le tube du centenaire de 1914. Il restait toutefois à la débarrasser de ses connotations superflues et à lui restituer toute sa virginité, comme authentique création sinon spontanée, du moins expression aboutie du tréfonds de l’âme du peuple. L’enquête historique exemplaire conduite par Guy Marival doit ainsi permettre de réintégrer pleinement et pour tous la magnifique chanson de Craonne dans la mémoire de la Grande Guerre.

Par Jacques BERNET, le 29/03/2015




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