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Samedi 18 avril 2015, 14 H 30 Lycée Pierre d’Ailly, conférence de Laurent KOKANOSKY, Les Polonais de Napoléon dans l’Oise après 1814


Notre conférencier Laurent Kokanosky

En reconstituant la généalogie de ses ancêtres, notre conférencier a été amené à s’intéresser à la présence de ressortissants polonais dans l’Oise après 1814, un phénomène loin d’être anecdotique puisqu’il s’agit de plusieurs centaines d’individus dans les départements de l’Oise, de l’Aisne, de l’Eure et du Nord de la France. Cette spécificité avait été jusqu’alors bien moins étudiée que les vagues d’immigration venues de ce pays après son troisième partage entre la Prusse, l’Autriche et la Russie en 1795, puis au lendemain de l’insurrection de 1830-1831 contre le régime tsariste, ou plus récemment dans les années 1920-1930.

En 1807, Napoléon avait constitué le « Grand Duché de Varsovie » à partir des territoires polonais repris à la Prusse, ce qui pour les Polonais représentait l’amorce d’une reconstitution de leur pays. L’Empereur symbolisa dès lors, pour ce peuple patriote, l’espoir d’une réunification totale de la nation. Cela explique la facilité avec laquelle Napoléon, préparant l’attaque de la Russie fin 1811-début 1812, put enrôler près de 100 000 Polonais, constitués en une armée autonome commandée par des officiers nationaux. La campagne de Russie fut un échec ; la Grande Armée et ses auxiliaires polonais rentrèrent en France début 1814, poursuivis par les armées prussiennes et autrichiennes.

Après la campagne de France et l’abdication de l’Empereur, les armées furent démobilisées. On enjoignit aux troupes étrangères qui avaient servi la France de regagner leur pays d’origine ; ceux qui n’obtempèreraient pas seraient considérés comme des « déserteurs ». De nombreux soldats polonais restèrent en France, beaucoup espérant le retour de Napoléon pour reprendre la lutte contre les puissances occupant leur pays. Desoeuvrés, ils vagabondèrent, occupant des emplois précaires souvent sous-payés, dans l’agriculture. Ils se réengagèrent lors des Cent Jours, puis furent à nouveau démobilisés après Waterloo. Nombre d’entre eux poursuivirent leur séjour en France, à nouveau regardés comme des « déserteurs ». En 1815-1816, l’Etat craignant qu’ils ne fomentent des troubles, ordonna leur recensement et procéda à l’expulsion de ceux qui étaient considérés comme dangereux : une soixantaine furent ainsi bannis du département de l’Oise ; mais on veilla à ce que ces hommes soient traités avec équité, notamment en matière de salaires. Trouvant des conditions d’existence décente, les « déserteurs » d’hier maintenus se sédentarisèrent définitivement sur leurs lieux de résidence.

L’historien n’aurait rien su de leur destin, si certains n’avaient cherché à se marier. Beaucoup étant incapables de prouver leur identité par un acte de naissance ou de baptême nécessaire à la célébration du mariage, durent faire établir par le juge de paix cantonal un « acte de notoriété », sur la foi de témoins présentés par les demandeurs. On trouve dans l’Oise quelque 80 de ces actes, qui permettent de connaître le fil des destinées de ces « déserteurs », car ils indiquent souvent l’origine et l’état civil de ces hommes, leurs grades, corps d’affectation, campagnes, et les raisons de leur désertion : l’impécuniosité rendant impossible un retour en Pologne, l’absence d’attache avec leur pays d’origine, la crainte de représailles, la volonté d’échapper à l’asservissement d’une puissance honnie (la Russie), le désir de refaire sa vie dans « le pays de la liberté », la nécessité de leur présence en France pour bénéficier de la pension attachée à la Légion d’honneur (près d’une dizaine de cas dans l’Oise). La lecture de ces actes révèle aussi les solidarités dont ont bénéficié les demandeurs dans la communauté des « déserteurs étrangers », en matière d’aides matérielles, de recherche d’emplois …

En 1824, à l’occasion d’une enquête, la Préfecture de l’Oise constata la parfaite intégration de ces « déserteurs », dont cinq avaient d’ailleurs demandé à être naturalisés ; dans leur environnement, les autres ne furent pas considérés comme des étrangers et un seul fut inquiété pour un fait de délinquance. Le fait que ces « déserteurs » aient transmis leur nationalité à leur descendance devait permettre, quelques générations plus tard, à quelques jeunes hommes d’échapper au tirage au sort de la conscription.

Rien ne paraît aujourd’hui subsister, dans le souvenir des familles ni dans la mémoire collective, de ces « déserteurs » polonais ayant appartenu pour certains à des unités prestigieuses, tel le 1er Régiment de chevau-légers de la garde Impériale cantonné à Chantilly. Gageons, qu’à l’instar de Laurent Kokanosky, d’autres historiens s’évertueront bientôt à tirer de l’oubli la vie de ces hommes qui avaient servi et aimé la France, avant de choisir d’en faire leur pays.

Par Jean POLAK, le 27/04/2015




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