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Le fascisme à partir d'un fait divers : l'assassinat de l'informateur Savarelli à Paris, le 14 mars 1928


Compte-rendu de la conférence de Julien SAPORI:

[sous-titre]Le fascisme à partir d'un fait divers : l'assassinat de l'informateur Savarelli à Paris,14 mars 1928.[/sous-tire]

Lycée P. dAilly, samedi 13 mars 2010, 14 H. 30.

Julien SAPORIPhoto de Julien SAPORI

Le 14 mars 1928 était assassiné à Paris, dans un immeuble de la rue du Faubourg Saint-Denis dans le 10ème arrondissement, entre les gares du Nord et de l'Est, un dénommé Savarelli (1894-1928), réfugié politique italien qui devait s'avérer un informateur de la police politique de Mussolini. Son assassin, Alvese Pavon (1903-1930), autre réfugié de l'Italie fasciste arrivé à Paris en 1926, aussitôt reconnu, fut aisément interpellé à Bâle (Suisse) et extradé en France dans les jours suivants. Ce fait divers fit la "une" de journaux populaires tel l'Excelsior ; il touchait les Italiens, alors première communauté étrangère en France par ses effectifs, le milieu des réfugiés de l'antifascisme et la police secrète de Mussolini s'efforçant de les noyauter et les contrecarrer. Les protagonistes étaient tous des exilés, anciens militants de partis anti-fascistes susceptibles d'être retournés par les services secrets italiens ; or les positions et engagements des uns et des autres ne sont pas toujours faciles à élucider et continuent de diviser l'historiographie italienne ou française de la période : il aura fallu toute la sagacité du commissaire divisionnaire et historien Julien Sapori, qui a pu conduire ses recherches, tant dans les archives policières françaises (par dérogation) qu'italiennes, pour établir la vérité des faits et des personnages, en particulier que l'assassin Pavon était bel et bien un «traître» à sa cause, un informateur recruté par la police politique fasciste.

Pour mieux comprendre cette affaire, il importe de connaître les diverses catégories de polices italiennes à l'époque du fascisme et leurs modes de recrutement, témoignant pour une part du degré d'adhésion de la population au régime. S'appuyant sur l'historiographie italienne récente, notamment la magistrale biographie de Mussolini de Renzo di Felice (1985-1997), l'orateur a rappelé les grandes étapes du fascisme, entre sa période proprement révolutionnaire de conquête du pouvoir (1919-1922), celle de sa prise du pouvoir entre la marche sur Rome d'octobre 1922 et l'assassinat du député socialiste Matteotti en 1924, puis son plein exercice, lorsque le fascisme se fondit dans les structures bureaucratiques de l'Etat italien, dont les traditionnelles forces de l'ordre se mirent à son service après l'avoir combattu. Cette consolidation politique de Mussolini conduisit à la marginalisation progressive du squadrisme et de la milizia, éléments «anarchiques» de la première période, au profit des forces de l'ordre de l'Etat monarcho-libéral, s'accompagnant d'un recours massif aux "informateurs" à l'intérieur comme à l'extérieur du pays, catégorie à laquelle appartenaient les protagonistes de notre affaire, et dont le parcours tragique illustre sinon justifie les motivations.

Sous le terme acrostiche de l'"OVRA" (suggérant peut-être les tentacules de la "piovra"), la police politique secrète fasciste exerça moins la terreur (42 condamnations à mort prononcées et 31 exécutions en temps de paix), que la surveillance vigilante du pays et de l'opinion par un vaste réseau hiérarchisé d'informateurs plus ou moins stipendiés, recrutés dans tous les milieux, notamment parmi les militants des anciens partis d'opposition. Si 622 noms d'"informateurs" devaient être officiellement publiés en 1946, on les estima entre 10 à 20 000, le budget de la Police dépassant celui du Ministère de l'Intérieur, dont Mussolini avait pris lui-même le contrôle dès la formation du premier gourvenement fasciste de coalition, après le 28 octobre 1922. En Italie comme en France, l'Intérieur contrôlait la Police nationale et l'Armée les Carabinieri (équivalent de nos gendarmes), mais en 1919 le gouvernement Nitti, inquiet de la crise politique, créa une troisième force de statut militaire dépendant de la présidence du Conseil, la Regia Guardia, sortes de CRS, 40 000 hommes recrutés parmi les anciens combattants, qui continrent la menace révolutionnaire et assurèrent l'ordre public en 1920-21, sans être envoyés contre les fascistes en octobre 1922. Mussolini ayant dissout la Guardia le 31 décembre, la remplaça en janvier 1923 par la Milizia, police du Parti fasciste, et garde prétorienne du régime substituée aux squadri qui y furent reversés. Seule la Milizia speziale était composée de 25 000 professionnels, les 300 000 volontaires de la Milice ordinaire formant une sorte d'armée de réserve, pour les manifestations et cérémonies.

Le scandale causé par l'assassinat de Matteotti, le 10 juin 1924, acte émanant d'un groupe d'hommes de main de Mussolini, faillit emporter le gouvernement fasciste de coalition, poussant le Duce à mettre fin à la «Tchéka» et aux polices parallèles du parti fasciste, pour s'appuyer exclusivement sur les forces de l'ordre traditionnelles placées sous son autorité. Une série d'attentats mal élucidés, sans doute manipulés, contre Mussolini, servirent de prétexte à l'adoption des lois fascitissimes en 1926, supprimant les partis et les syndicats, rétablissant la peine de mort (abolie en Italie depuis 1889), créant un Tribunal Spécial pour la défense de l'Etat, issu de la Milice : doté d’une procédure militaire sans appel, il prononça quelques dizaines de condamnations capitales et surtout des exils d'opposants, tel celui immortalisé par Carlo Levi à Eboli. De 1926 à 1940, la responsabilité de l'ordre intérieur incomba avant tout au Préfet de Police Arturo Bocchini, qui contrôlait aussi l'OVRA, sa branche politique.

L'opposition au fascisme anéantie ou réduite à une difficile clandestinité, avait trouvé refuge à l'étranger, surtout en France où vivaient quelque 760 000 Italiens. Une centrale anti-fasciste représentant les principales tendances politiques hostiles à Mussolini, sauf les communistes faisant bande à part, soit les partis libéral, populaire (chrétien-démocrate), républicain laïque et socialistes, avait son siège dans le 10° arrondissement de Paris, publiant le Corriere degli Itagliani. Au sein de cette instance, une cellule animée par les militants anarchistes Berreri et Carilleri traquait les espions et informateurs que la police secrète de Mussolini tentait d'infiltrer dans ses rangs. C'est ainsi qu'ils publièrent dans leur journal une liste de "traitres" qu'ils avaient démasqués, parmi lesquels se trouvaient les noms de Savarelli, membre du Parti Républicain, et de Pavon, jeune militant anti-fasciste ayant perdu un bras dans les combats de l'immédiat après-guerre contre les squadri.

Le geste de ce dernier, le 14 mars 1928, était en fait un acte individuel, par lequel il cherchait apparemment à se disculper de l'accusation de traîtrise. Interpellé sans papiers à Bâle le 20 mars, ayant gardé sur lui l'arme du crime, Pavon devait être jugé pour assassinat devant la Cour d'assises de la Seine en décembre 1929, dans un procès où il fut défendu par le célèbre avocat Henri Torrès, qui tenta d'obtenir son acquittement en plaidant le geste poltique fondé sur l'anti-fascisme. Condamné à 10 ans de réclusion, Pavon mourut de tuberculose en décembre 1930, à 27 ans, à Fresne où il fut enterré.

Ses interrogatoires et les pièces de l'enquête de police attestent que le jeune militant antifasciste, se trouvant dans une situation matérielle difficile et dans un état de santé déplorable, avait bel et bien accepté de collaborer avec les services secrets italiens, sans doute moins par conviction que par lassitude, comme du fait du manque de perspective individuelle et collective de l'opposition au régime de Mussolini, lequel paraissait alors triomphant, suscitant l'adhésion enthousiaste ou résignée de la majorité des Italiens.

Cette belle recherche historique doit être prochainement publiée sous la forme d'un livre au titre fort suggestif : "Le soupçon".

Par Jacques BERNET, le 27/03/2010




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