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Samedi 5 décembre 2015 à 15 H., à la bibliothèque Saint-Corneille de Compiègne, conférence de Vincent Haegele autour de son ouvrage : Murat. La solitude du cavalier, Paris, Perrin, 2015.


Ancien élève de l’Ecole des Chartes, Directeur des bibliothèques municipales de Compiègne, notre ami Vincent Haegele a consacré ses recherches à l’histoire du Premier Empire. Il a publié en 2007 Napoléon et Joseph. Correspondance intégrale (1784-1818), puis Napoléon et Joseph Bonaparte. Le Pouvoir et l’Ambition (2010). Dans la continuité de ces travaux, son dernier ouvrage est consacré à une monumentale biographie de Joachim Murat (1767-1815), disparu il y a tout juste deux siècles, sur lequel bien peu avait été publié depuis le Murat ou l’éveil des nations par Jean Tulard en 1983.

Le parcours romanesque de ce flamboyant maréchal d’Empire, beau-frère de Napoléon, fils d’aubergiste devenu roi de Naples, a inspiré autant les écrivains, tel Alexandre Dumas, que les historiens.

Fils puîné d’un maître de poste du Quercy, collégien à Cahors puis séminariste à Toulouse, Joachim Murat entama à la fin de l’Ancien Régime une carrière ecclésiastique, interrompue en 1787 par un éphémère engagement dans un régiment de chasseurs à cheval de passage. Chassé de l’armée pour indiscipline, il refit surface à Cahors à la faveur de la Révolution, grâce à la protection de la famille Cavaignac, s’engageant en 1790 dans la Garde nationale, puis dans les armées de la Révolution en guerre à partir du printemps 1792. La répression de l’insurrection royaliste de vendémiaire an IV (octobre 1795) fut pour lui l’occasion de sa rencontre décisive avec le général Bonaparte, de deux ans son cadet, qu’il devait suivre dans ses campagnes d’Italie et d’Egypte sous le Directoire, lui permettant d’accélérer sa carrière d’officier de cavalerie et d’obtenir les galons de général de division dès juin 1799. Son rôle politico-militaire à Saint-Cloud au lendemain du coup d’Etat du 18 brumaire an VIII, fit de Bonaparte son obligé et facilita son entrée par effraction dans la famille du Premier Consul : il obtint la main de sa troisième sœur Caroline (1782-1839) et le mariage fut célébré en janvier 1800 à Plailly (Oise), près de la propriété de Joseph Bonaparte de Mortefontaine.

Désormais Joachim Murat, devenu un des grands chefs militaires du Consulat et de l’Empire, se vit confier avant tout l’organisation de la cavalerie de la Grande Armée ainsi que maints commandements sur le terrain, au gré des conflits depuis la reprise de la guerre en 1803 jusqu’aux désastreuses campagnes de Russie et d’Allemagne en 1812-1813. Il s’illustra notamment lors de la sanglante bataille d’Eylau en 1807, plus d’ailleurs comme meneur d’hommes qu’en véritable stratège. Le couple Murat fut aussi une des pièces de l’échiquier politique de Napoléon, qui s’appuya sur un véritable système de famille pour s’assurer le contrôle de l’Europe sous sa domination. Murat fut ainsi tour à tour proconsul en Italie septentrionale, gouverneur militaire de Paris, Grand Duc de Berg en 1806, une principauté créée de toutes pièces en Allemagne du Nord sur les ruines du Saint-Empire, et enfin Roi de Naples, à partir de 1808, en remplacement de son beau-frère Joseph Bonaparte alors ceint de la périlleuse couronne d’Espagne. Murat ne contrôla jamais que la partie continentale du Royaume dit de Naples et des Deux Siciles, Palerme et la grande île restant aux mains du roi Bourbon Ferdinand sous la protection de la flotte anglaise et toutes les tentatives de reconquête de la grande île tournèrent court. Murat était aussi un souverain largement dépendant militairement et financièrement de l’Empire, comme du bon vouloir de Napoléon, avec lequel il entretint des rapports de plus en plus conflictuels, jusqu’à la rupture de janvier 1814, où Caroline et Joachim tentèrent de sauver leur couronne en s’alliant avec l’Autriche. à la veille de la débâcle de l’Empire.

Cette trahison de Murat n’eut toutefois pas le même succès que celle de Bernadotte, qui parvint quant à lui à fonder durablement une nouvelle dynastie en Suède, en opérant assez tôt son ralliement à la coalition des adversaires de Napoléon et en s’y tenant en 1815. A l’inverse Murat et Caroline fondant de vains espoirs dans le retour de Napoléon aux Cent Jours virent leur sort scellé par le Congrès de Vienne, où les Alliés et la France de Louis XVIII s’entendirent pour restaurer les Bourbon à Naples. Echouant dans sa tentative bien tardive de ralliement au soulèvement unitaire des patriotes italiens, Murat fut vaincu par les Autrichiens à Tolentino, son Waterloo napolitain, contraint de s’exiler en France, où il débarqua à Golfe-Juan fin mai 1815, à la veille de la seconde chute de Napoléon. Les derniers mois du « cavalier démonté », séparé de Caroline réfugiée en Autriche, furent un calvaire, qui s’acheva par la lamentable expédition au Pizzo, sur la côte calabraise, où le ci-devant roi Murat devait être fusillé le 13 octobre 1815.

Que reste-t-il, deux siècles plus tard, du prestigieux Maréchal d’Empire aux uniformes chamarrés, de l’éphémère Roi de Naples au destin tragique ? S’il a pu rester un symbole national pour les patriotes italiens du sud jusqu’à la réunification du pays par le Piémont au milieu du XIX° siècle, pur produit de la Révolution et de l’Empire, le personnage apparaît plus comme un opportuniste qu’un véritable homme d’Etat et de convictions, formant avec Caroline un couple d’arrivistes et de parvenus. Comme le note Vincent Haegele, « en quinze années passées à exercer le pouvoir sous toutes ses formes, Murat ne s’est forgé aucune conscience politique consistante. Il reste, quelles que soient les circonstances, un militaire dans l’âme, et l’essence du régime qu’il entend maintenir est autoritaire ». On se saurait mieux exprimer les limites politiques du personnage, qui reste néanmoins par sa prestance, la singularité de son parcours et aussi sa fin misérable, une sorte de héros romantique, marqué par l’empreinte de l’orientalisme puisé notamment dans la campagne d’Egypte, une figure de roman qui continuera longtemps de nous faire rêver.

Par Jacques Bernet, le 09/12/2015




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