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Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu Ouvrage coordonné par Christelle DORMOY-RAJRAMANAN, Boris GOBILLE, Erik NEVEU, Editions de L’Atelier, Médiapart, Ivry-sur-Seine, 2018, 477 p., 29, 90 E .


Ce gros livre est le fruit d’une collecte de témoignages lancée, il y a un an, conjointement par les Editions de l’Atelier et le site d’information Médiapart. Quelque 300 anonymes ont envoyé des contributions d’importance variable, dont quelque 150 ont été sélectionnés par l’équipe d’historiens spécialistes de Mai 68, Christelle Dormoy-Rajramanan, chercheuse au CRESPPA-CSU, Boris Gobille, MCF en sciences politique à l’ENS de Lyon, chercheur au CNRS, Erik Neveu, professeur à Sciences Po de Rennes.

Le pari n’était pas évident, tant le matériau travaillé était à la fois hétérogène et répétitif. Les historiens ont fait leurs choix selon des critères qu’ils justifient dans leur introduction : celui de l’originalité, de l’authenticité mais aussi de la fidélité des témoins aux « idéaux de mai 68 », ce qui conduit à une lecture globalement plus partisane qu’historienne de la période, non sans nostalgie par rapport à un moment vécu comme unique de leur jeunesse de la part d’anciens représentants du babyboom dans leur vingtaine à la fin des années 1960 devenus des papyboomers retraités.

Le risque est de transposer une période bien révolue sur une actualité présente, qui n’a plus grand chose à voir dans ses conditions historiques, d’instrumentaliser mai 68 pour des combats de notre temps bien différents, comme si l’histoire pouvait se répéter à 50 ans de distance, ce qui paraît pour le moins hasardeux, une récupération politicienne de 1968 sous-tendue par Edwy Plenel dans sa postface.

Ces réserves étant faites, on peut néanmoins saluer la performance des historiens, qui ont su mettre en œuvre des témoignages individuels en général très vivants, souvent originaux ou méconnus, comme ce qui concerne les troubles survenus en Guadeloupe en 1967, car le livre ouvre assez largement la chronologie en amont et en aval du paroxysme des événements de mai-juin 68. Il s’efforce de classer les récits par catégories d’acteurs ou témoins : collégiens, étudiants, enseignants, employés, ouvriers, les premiers étant nécessairement surreprésentés, mais aussi les regards d’enfants, de militaires du contingent, de femmes ou de témoins de l’étranger. Certaines catégories manquent malheureusement, comme les représentants des forces de l’ordre et d’une manière générale le point de vue rétrospectif des opposants ou victimes des événements. Ce qui évidemment fausse quelque peu la perspective et conduit à relativiser la représentativité réelle de ces témoignages, avant tout de militants restés dans l’esprit de l’époque. On ne peut évidemment en tirer de conclusions historiques, quant à l’état de l’opinion générale des Français d’alors et encore moins de ceux d’aujourd’hui.

Il s’agit donc, plus qu’un travail proprement scientifique, avant tout d’un vaste florilège de témoignages militants et engagés, « trace précieuse, inédite à cette échelle, de ce que fut Mai-Juin 68 » à l’échelon de ses partisans et nostalgiques. « Un moment d’histoire dont le souffle a transformé des vies. Un passé si fort qu’il travaille encore le présent », déclarent les auteurs, s’exprimant plus en citoyens engagés qu’en historiens. C’est là à la fois tout l’intérêt du livre, mais aussi sa limite épistémologique.

Par Jacques BERNET, le 01/06/2018




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