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Colloque : 1918, finir la guerre dans l’Oise. Compiègne, 2-3 novembre 2018.


Le troisième colloque départemental organisé par le collectif des Sociétés historiques de l’Oise pour le centenaire de la Grande Guerre s’est tenu dans les salles Saint-Nicolas de Compiègne. Il a réuni un large public, qui a pu entendre 17 communications originales, introduites par Eric Dancoisne, Président de la Société Historique de Crépy et du Valois et conclues par Jacques Bernet, Président de la Société d’Histoire moderne et contemporaine de Compiègne. L’excellent accueil de la Ville de Compiègne, le concours du Département et de la mission Centenaire, l’investissement généreux des organisateurs et des conférenciers, qui ont su donner chacun le meilleur d’eux-mêmes, ont assuré le succès de cette manifestation prévue de longue date, incitant le collectif à envisager de nouvelles rencontres départementales dans les années à venir.

Au terme de ces deux denses journées, nous avons pu amplement mesurer la place essentielle pour notre département de 1918, l’ultime année du Premier conflit mondial sur le front occidental.

Renouant avec l’entrée en guerre et l’irrésistible ruée allemande ayant touché les deux-tiers de l’Oise à la fin de l’été 1914, puis laissé une soixantaine de communes du Nord-Est sous l’emprise ennemie d’octobre 1914 à mars 1917, l’année 1918 fut d’abord marquée par le retour fracassant sur notre sol de la guerre de mouvement, après trois années crispantes de guerre de positions. Libérée du front oriental par la paix de Brest-Litovsk, le Reich tenta de forcer la décision à l’ouest en lançant de puissantes offensives à partir du printemps 1918, imposant une nouvelle et redoutable invasion du nord-est de l’Oise, la menace de rupture du front au plus près de la capitale. Notre département redevint jusqu’à sa libération définitive, début septembre 1918, une zone de combats acharnés, que l’évolution des techniques de guerre, des avions aux chars de combat, rendit bien plus meurtriers et dévastateurs qu’en 1914.

En témoignèrent les gros dégâts des bombardements terrestres et aériens ayant touché toutes les villes de l’Oise (Jean-Yves Bonnard), comme la situation précaire de zones proches des combats, tels le Valois (Régis Moreau et Pierre Tandé), le Senlisis évoqué par le village représentatif de Raray (Vincent Bartier et Morgan Hinard) ou le Clermontois, patrie du peintre combattant Claude Boulet remémoré par son neveu Claude et où, le 25 mars, le général Pershing s’engagea fermement à apporter le plein concours du corps expéditionnaire américain aux alliés (Emmanuel Bellanger). Une autre contribution moins volontaire à l’effort de guerre à l’arrière du front dans l’Oise et en Picardie fut celle de la main d’œuvre chinoise et indochinoise déportée en Europe, souvent chargée des tâches les plus rudes, exprimant l’engagement accru de l’Asie dans la Première guerre mondiale (Loan Vo Duy).

Après une année 1917 marquée par la grave crise de confiance ayant touché les militaires comme les civils, l’échec des tentatives de paix et les premiers succès des révolutions à l’est, l’année 1918 demeura celle des épreuves, avec les gros ravages de la grippe espagnole dans une population affaiblie (Nadia Kebbach), mais aussi des incertitudes : détresse exprimée dans les correspondances conservées à Crépy–en-Valois (Eric Dancoisne), résignation et refuge spirituel comme à Senlis ou à Compiègne (Philippe Papet, Laurent Roussel), contestation de la guerre par le réveil du mouvement social (Vincent Reig) et du courant pacifiste autour d’Henri Barbusse (Philippe Lamps), ce dont la presse locale ne se fit guère l’écho (Françoise Rosenzweig).

L’espoir longtemps différé de sortir enfin du cauchemar se dessina au tournant de l’été et l’automne 1918, avec le lent et inexorable repli des Allemands, la fin de l’occupation et des bombardements, autorisant un retour très progressif des réfugiés civils, qui découvraient des champs de ruines et de désolation. Les événements se précipitèrent fin octobre, avec la crise intérieure de l’Allemagne, ses alliés contraints de rendre les armes, faisant craindre l’effondrement du front et la révolution comme en Russie en 1917.

Bien qu’elles aient suscité les plus vifs débats du colloque, peu de choses nouvelles, à vrai dire, ont été apportées sur les circonstances mêmes de l’armistice signé fortuitement dans une clairière de la forêt de Compiègne le 11 novembre : fallait-il prolonger le massacre pour mieux éreinter l’ennemi comme l’auraient souhaité Pétain ou Pershing contre Foch, avec des calculs géopolitiques différents ? (Magalie Domain, s’appuyant sur le témoignage du général Mordacq, Didier Dumay et Michel Dichard). La situation du pays ne permettait pas aux plénipotentiaires allemands de refuser des conditions les mettant hors d’état de reprendre les armes. L’armistice du 11 novembre traduisit l’effondrement du Reich de Guillaume II et de facto la victoire des alliés.

Une victoire bien amère, vécue surtout comme un immense soulagement pour les contemporains épuisés, comme l’exprima l’opinion privée plus que publique à Senlis (Gilles Bodin), d’autant que si la France et ses alliés parvinrent à gagner la guerre, peut-on dire qu’ils réussirent la paix ? Les traités négociés dans leur désunion, avec la poursuite de la guerre sur les fronts orientaux, ont débouché sur de nouveaux déséquilibres de l’Europe et du monde, source de frustrations et d’orages, ayant leur part de responsabilité, vingt ans après la Der des Ders, dans le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Rien ne l’exprime mieux, à notre sens, que le Mémorial de la clairière de Compiègne, qu’en toute rigueur historique on devrait appeler « des armistices » et non du seul victorieux de 1918, qu’Hitler prétendit effacer en ce même lieu symbolique en juin 1940. Ce second armistice certes bien moins glorieux a été longtemps totalement occulté sur le site, par une étrange politique de l’autruche : il a fallu attendre 1992, pour qu’il en fût fait mention et l’on peut se réjouir que la nouvelle muséographie très réussie de 2018, et qui aura été pour la première fois présentée officiellement à un responsable politique allemand pour le centenaire du 11 novemvre, aille dans le sens d’une authentique prise en compte de l’évolution du XX° siècle. Un siècle marqué par les deux guerres mondiales, l’émergence et la chute des totalitarismes, enfants monstrueux de la Grande Guerre et de sa brutalisation, la réconciliation franco-allemande et la construction de l’Europe, engageant enfin notre vieux continent, sinon l’ensemble du monde, sur la voie d’une paix durable, sous le signe de la démocratie et de la prospérité.

Au lendemain de l’hécatombe, les plaies de la guerre restaient à vif (Calixte Madej pour le monument de Crisolles, Cécile Pétigny sur la peinture des ruines du Noyonnais). Le centenaire de la Grande Guerre en a ravivé la mémoire, nécessairement et heureusement plus apaisée, non pour effacer et oublier les douleurs ni se complaire dans ses horreurs, mais bien plutôt en sachant prendre suffisamment de hauteur pour en tirer les leçons et mesurer les bienfaits de la paix retrouvée.

Par Jacques BERNET, le 12/11/2018




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