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Jean-François LECAILLON, Le souvenir de 1870, histoire d’une mémoire, Paris, Bernard Giovanangeli Éditeur, 2012, 253 p., 20 E.


Un livre de Jean-François LECAILLON

Spécialiste reconnu du conflit franco-prussien de 1870-1871, auquel il a par ailleurs consacré un ouvrage remarqué [Les Français et la guerre de 1870, Paris, Giovanangeli, 2004], Jean-François Lecaillon s’intéresse dans son dernier livre aux fluctuations de la mémoire de cet événement fondateur de la III° République, depuis les lendemains de l’Année terrible jusqu’à nos jours.

De fait la perception et le souvenir de cette tragique défaite nationale doublée d’une terrible guerre civile n’a cessé de varier en fonction des récits des témoins et des travaux des historiens, non sans relation avec les nécessités politiques du moment. Au temps du « rendre compte » de 1871 à 1880 a succédé le « rendre hommage » de 1880 à 1890/895, puis le « rendre vie » entre 1890/1895 et 1900/1905, suivi du « préparez-vous » (1900-1914), « quand la montée des tensions internationales dessina la perspective d’un conflit susceptible de se conclure par une revanche française sur l’Allemagne ». Mais, comme le souligne l’auteur, « ce préparez-vous était déjà de l’ordre de la mémoire. » Il démontre bien en effet, au rebours d’une opinion devenue commune de nos jours, mais ne constituant qu’une fallacieuse projection rétrospective, que le thème de la Revanche n’a joué qu’un rôle minime dans la mobilisation des Français en 1914, bien davantage mus par un sentiment de défense nationale contre une agression allemande, de celle du du Droit contre la force brutale, ciment de l’union sacrée de l’été 1914. C’est plutôt en 1918-1919, que l’on parut justifier la terrible hécatombe de la Grande Guerre par le retour des provinces arrachées en 1871, le traité de Versailles signé dans la galerie des Glaces où avait été proclamé l’Empire allemand par Bismarck et Guillaume 1er en pleine guerre en janvier 1871, annulant de fait le désastreux traité de Frankfort de mai 1871.

Depuis, tant dans l’opinion que dans maints manuels scolaires, en dépit des travaux des historiens comme ceux de Jean-Jacques Becker (1977), le mythe lancinant de la Revanche des nationalistes d’avant 1914, pourtant largement combattu par les pacifistes et internationalistes d’alors, n’a cessé de faire florès dans le public, comme celui de la conduite de Bazaine, devenu l’archétype du traître. La proche perspective de la commémoration du centenaire de 1914 devait nous permettre d’en mieux restituer les enjeux et les réalités historiques, et de faire justice aux légendes tenaces.



Nous souscrivons volontiers à la conclusion de l’auteur, que rejoint largement notre constat, quand nous avions tenté de ranimer la curiosité du public et des chercheurs sur cette période dans l’Oise [L’Oise dans la guerre de 1870, Actes de la journée d’études du 5 novembre 2001 à Beauvais, publication commune de la Société Historique de Noyon et de la Société d’Histoire moderne et contemporaine de Compiègne, Noyon, 2013, 126 p., 20 E.] :
« Aujourd’hui, le souvenir de 1870 n’est plus l’affaire que de quelques spécialistes dont les travaux permettent d’écrire l’histoire de la guerre franco-prussienne et de son prolongement communard. Cette histoire n’intéresse plus que quelques amateurs éclairés, ce qui est insuffisant pour faire mémoire collective. Pour sortir de la méconnaissance qui affecte le plus grand nombre, il y faudrait un intérêt spécifique qui n’existe pas à l’heure présente » (p. 238).

J’ajouterai que l’histoire et la mémoire de la guerre de 1870 doivent, à mon sens, être aussi repensées avec celles, non moins fluctuantes, de la Commune de Paris, source également de bien des mythes pourfendus par l’historiographie récente, mais aussi au prix d’un sérieux aggiornamento tant du Second Empire et des conditions de sa fin précipitée, que des débuts hésitants d’une III° République, finalement consolidée par la crainte d’une nouvelle guerre civile et la nécessité de trouver un dénominateur commun dans une France convalescente au sortir d’une si lourde et coûteuse défaite.

Par Jacques Bernet, le 02/04/2013




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