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Samedi 16 novembre 2013, conférence de Christian LAUDE « 1869-1889, l’installation d’une République modérée dans l’Oise »


Christian LAUDE

Professeur d’histoire-géographie au lycée Charles de Gaulle de Compiègne et président de l’APHG de Picardie, notre sociétaire Christian LAUDE est aussi un jeune chercheur qui vient de consacrer ses mémoires de Master 1 et Master 2 à « L’installation de la République dans l’Oise, de 1870 à 1889 ». Il a récemment publié « La guerre de 1870 et la timide installation de la République dans l’Oise » dans le n°131-132 de notre revue, paru cet automne.

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De mai 1869, date des dernières Législatives du Second Empire à septembre-octobre 1889, où le département élut 4 républicains sur 5 députés, l’Oise est passée progressivement d’un bonapartisme très majoritaire à un républicanisme modéré, sans que ce ralliement opportuniste au nouveau régime paraisse relever de convictions profondes. Par ses recherches conduites pour son Master dans les Archives de l’Oise (série M) et dans la presse départementale, l’orateur s’est efforcé de prolonger les travaux de Jean-Pierre Besse sur la vie politique isarienne sous la III° République et de répondre, à l’échelle de notre département, aux interrogations des historiens, tels Jean-Marie Mayeur ou Jacques Gouault : comment la France est devenue républicaine après 1870 ?

Stagnant autour de 400 000 habitants, l’Oise était alors un département rural dépourvu de grandes villes, appartenant aux riches régions agricoles du nord du Bassin parisien, avec un début d’industrialisation dans ses marges sud et la vallée du Thérain, cependant bien relié à Paris grâce à l’essor des chemins de fer et largement alphabétisé du fait d’un réseau scolaire déjà dense.

Les résultats des différentes élections nationales ou locales entre 1869 et 1889 témoignent dans l’Oise, avec une abstention toujours inférieure à la moyenne nationale, d’une installation de la République en trois grandes étapes : jusqu’en 1876, les électeurs hésitent entre République, Monarchie et Empire ; de 1877 à 1879, s’opère le choix de la République à toutes les échelles ; de 1880 à 1889 s’affirme la victoire des républicains modérés.

L’Oise, qui avait élu trois députés bonapartistes en 1869 et accordé 87,8 % de oui au plébiscite de mai 1870, désigna 8 députés conservateurs en février 1871, sans doute plus par leur choix en faveur de la paix que pour leurs options monarchistes. Les Législatives partielles de 1872, 1874 et 1876, fuent marquées par le retour de 2 députés bonapartistes et un partage entre monarchistes et républicains modérés. Mais lorsque la République surmonta la crise de 1877, l’Oise compta pour la première fois 3 députés républicains sur 5, dont un radical, tandis que des maires républicains modérés prenaient les mairies de Beauvais et Compiègne en 1878 puis, qu’en 1879 le département élisait une courte majorité républicaine au conseil général et trois sénateurs républicains. Les Législatives de 1881 et les municipales de 1884 confirmèrent la victoire des Républicains, avec l’élection d’un maire radical à Beauvais ; mais après un dernier sursaut des conservateurs aux Législatives de 1885 (3 députés bonapartistes et 3 monarchistes), les républicains modérés l’emportèrent largement dans l’Oise au moment de la crise boulangiste de 1889, tant à la Chambre des députés qu’au Sénat, et l’année suivante le conseil général était présidé pour la première fois par un républicain de même tendance.

Une assemblée studieuse

On assista donc dans l’Oise à une lente recomposition des forces politiques au profit de la consolidation du régime républicain. L’influence électorale des monarchistes, divisés entre Légitimistes et Orléanistes, incapables de s’entendre pour le rétablissement d’un roi, ne cessa de décliner. Ils n’eurent plus aucun député après 1893, mais gardèrent des positions locales appréciables grâce à quelques personnalités comme le duc d’Aumale à Chantilly, resté président du conseil général jusqu’en 1886. Le bonapartisme connut un regain dans l’Oise après la mort de Napoléon III, avec l’élection du duc de Mouchy et de l’ancien préfet impérial Chevreau, mais déclina fortement après 1885, perdant tout député en 1889.

Les républicains, divisés entre radicaux et modérés dits opportunistes, pâtirent certes de ces divisions, surtout après 1880. Mais si le vote radical progressa dans le sud de l’Oise et à Beauvais, avec l’élection du député Charles Boudeville et du maire Ernest Gérard dans le chef-lieu du département, il ne resta dans les années 1880 qu’une force d’appoint pour les modérés, notamment lors des Sénatoriales. Républicains modérés et « conservateurs de centre-gauche » anciens monarchistes ralliés, à l’image de Thiers, à une République parlementaire « qui divise le moins », dominèrent donc peu à peu la vie politique isarienne dans les années 1870 et surtout 1880, puis au-delà.

L’orateur s’est enfin efforcé de mettre en évidence les principaux facteurs de cette lente installation d’une République modérée dans notre département.

En premier lieu l’essor et l’influence d’une presse départementale aux titres nombreux reflétant les grandes tendances politiques, susceptible de constituer une opinion publique dans un espace bien alphabétisé. Les journaux républicains modérés comme L’Indépendant de l’Oise à Beauvais ou Le Progrès de l’Oise à Compiègne étaient contrebalancés par L’Ami de l’Ordre, bonapartiste, à Noyon, les journaux conservateurs tel Le Moniteur de l’Oise à Clermont ou La Gazette et l’Echo de l’Oise à Compiègne. La République de l’Oise née en 1880 à Beauvais, devint l’organe des radicaux du département. Sauf en février 1871, sous l’occupation prussienne, la presse locale (mais aussi parisienne) joua un rôle actif dans toutes les campagnes électorales, surtout pour les républicains. Leurs directeurs, tel Eugène Laffineur pour L’Indépendant puis La République de l’Oise, lui-même maire de Rochy-Condé, étaient souvent des acteurs de la vie politique.

Dans les villes et les centres ouvriers surtout, les idées républicaines furent souvent diffusées par des sociétés spécifiques : loges maçonniques, comme l’Étoile de l’Espérance à Beauvais depuis 1865, sociétés de Libre Pensée fondée en 1880 dans l’Oise, ou de gymnastique, telle la Beauvaisienne créée en 1879 dans la mouvance radicale, avec une scission en 1885 à l’origine de l’Avant-Garde tenue par les modérés.

La vie politique isarienne dans les années 1870-1880 s’est jouée par ailleurs au centre-droit et au centre gauche, avec une limite souvent floue entre ces tendances, par-delà les clivages nationaux, surtout dans les élections locales, comme pour le conseil général du département. Ainsi les républicains modérés de centre gauche n’hésitèrent pas à y voter pour la présidence en faveur de l’Orléaniste duc d’Aumale, descendant de Louis-Philippe. Cette modération dominante devait aussi expliquer la faible influence du boulangisme dans l’Oise, sauf à Creil.

Le poids des élites anciennes et nouvelles fut sans doute aussi un facteur essentiel de la modération isarienne. Car la population s’est ralliée à la République par le biais de l’adhésion progressive de ses élites à un régime qui semblait plus stable et plus durable, donc meilleur pour l’économie. La lenteur du ralliement des notables au régime républicain donna ainsi le tempo de l’évolution politique du département, expliquant pourquoi il a fallu environ vingt ans pour que la République s’installe dans l’Oise et l’emporte dans une version dominée avant tout par les modérés.

Par Jacques Bernet, le 19/11/2013




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