Accueil -> Articles -> Lecture d'un article

Assemblée annuelle de la Société et conférence d'Olivier Wieviorka


Assemblée générale ordinaire du samedi 16 o ctobre 2010

Conférence d'Olivier Wiéviorka sur « les problèmes de la mémoire de Seconde guerre mondiale »

Olivier Wieviorka et Jacques BernetPhoto d'Olivier Wieviorka et Jacques Bernet

La 33e assemblée générale ordinaire de la Société d'histoire moderne et contemporaine s'est tenue au lycée Pierre d'Ailly à 14 H 30, sous la présidence de Jacques Bernet, en présence de 21 membres, 3 absents s'étant excusés.

Le rapport moral présenté par le président a souligné les innovations d'une saison 2009-2010 marquée par un large renouvellement du bureau, avec un nouveau secrétaire, Marc Pilot, ayant en charge la revue, et un gestionnaire du site Internet de la société, Eric Dancoisne, qui l'a créé avec son fils Théophile en novembre 2009. Pour le reste, la société a poursuivi ses conférences mensuelles au lycée Pierre d'Ailly, ses excursions d'automne et de printemps, la publication de deux livraisons semestrielles de ses Annales Historiques Compiégnoises. Le rapport financier du trésorier Jean Polak a confirmé le redressement des comptes, grâce à l'équilibre atteint par les publications, notre plus gros poste.

Les deux rapports ont été adoptés après débat par l'unanimité des 21 présents, qui ont aussi reconduit le bureau, dont la composition reste inchangée depuis le renouvellement d'octobre 2009.

Photo de groupePhoto de groupe

Après une courte pause, la seconde partie de la séance a permis d'entendre la très brillante conférence d'Olivier Wieviorka, professeur d'histoire contemporaine à l'ENS de Cachan, sur « les problèmes de la mémoire de Seconde guerre mondiale », période dont il est un éminent spécialiste, qui a fait l'objet de son dernier ouvrage : La Mémoire désunie. Le souvenir politique des années sombres de la Libération à nos jours, Seuil, Paris, 2010, 307 p., 20 E.

L'orateur a rappelé l'importance de la Seconde guerre dans l'espace public français, non seulement sous l'angle de la mémoire et du civisme, mais aussi par sa dimension politique. La grâce accordée à Paul Touvier, les procès Barbie et Papon, ou le passé révélé de François Mitterrand ont provoqué des débats non moins chauds que ceux qui ont été suscités par la période au Japon ou en Pologne. Cela tient pour une grande part à la réception des politiques mémorielles de l'Etat, des partis et des associations, qui ont eux-mêmes passablement évolué dans leurs tentatives de modelage de l'opinion publique, conduisant à s'interroger sur les discordances entre mémoire et histoire.

La commémoration des « années sombres » a profondément évolué, passant d'une mémoire combattante et héroïque à une prise en considération authentique des civils et des victimes de guerre. En 1945, on exaltait avant tout la France combattante, la 2° D.B., les F.F.I, la Résistance et ses « soldats par défaut », en y englobant les requis du S.T.O., les prisonniers de guerre et les déportés, tout en mettant en exergue des figures héroïques et républicaines comme celles de Pierre Brossolette ou Danièle Casanova. Vichy et la collaboration n'étaient évoqués qu'a minima, on célébrait les héros plus que les victimes : il s'agissait alors de laver l'affront de la défaite de 1940 et de faciliter la cohésion nationale dans l'effort exaltant de reconstruction du pays. Cette vision consensuelle véhiculée par Gaullistes et Communistes s'effondre à la fin des années 1960, 1969 étant l'année du départ du général de Gaulle et de la sortie du film Le chagrin et la pitié.Vichy et la collaboration, enfin décryptés par le livre de l'historien américain Robert Paxton paru en 1973, n'apparaissent plus comme un épiphénomène mais le syndrome même de la France des années noires, une réalité découlant d'une certaine idéologie française ayant eu une audience massive, plutôt qu'une parenthèse aberrante. La Shoah longtemps occultée prend alors une place centrale, Buchenwald cédant le pas à Auschwitz. La mémoire se démilitarise au profit des acteurs et des victimes de toute la société ; la Résistance est à la fois contestée comme phénomène militaire de masse et élargie aux civils, tels les mineurs du Nord-Pas-de-Calais en 1940, reconnus comme déportés Résistants, seulement après 1962, en attendant le statut de 1990, faisant du Résistant avant tout un combattant des Droits de l'Homme. Les conflits au sein de la Résistance, ou entre l'intérieur et l'extérieur sont maintenant soulignés. La conception unifiante exaltée par les Gaullistes et les Communistes, cède ainsi le pas à une mémoire désunie sinon balkanisée, voire à une véritable concurrence des mémoires, au grand détriment du « roman national ».

Les pouvoirs publics ont pourtant cherché à façonner l'opinion par leurs politiques mémorielles, par le biais du calendrier commémoratif, par la construction de musées et de monuments, le modelage des statuts des diverses catégories de combattants, Résistants ou victimes (alors qu'il est unifié en Belgique), par le contrôle des programme scolaires ou de la production cinématographique (censure et commandes). Au déclin des grandes sensibilités politiques triomphant à la Libération, minées par des voix iconoclastes comme celle de Charles Tillon chez les communistes ou les prises de position contestées du général de Gaulle à la guerre des 6 jours, vient s'ajouter la crise économique des années 1970, source d'angoisse sur l'identité nationale et portant une image dépréciée du pays, ce qui conduit à un transfert des héros aux victimes. Le renversement de tendance avait été préparé par la société civile exprimant ses aspirations par le biais des associations : celles-ci avaient pris l'initiative de la journée de la déportation en 1954, du tombeau du martyr juif en 1956 ou obtenu dès 1945 le classement des ruines d'Oradour-sur-Glane, contre l'avis des Monuments historiques. L'État a entériné plus que suscité ces initiatives, comme pour la commémoration du 16 juillet, jour de la Rafle du Vel d'Hiv, tout en s'efforçant de censurer ce qui pouvait affaiblir le mythe national (interdiction partielle de Nuit et Brouillard d'Alain Resnais, proscription du Chagrin et la Pitié à la télévision jusqu'en 1982).

L'assembléeUne partie de l'assemblée prête à entendre Olivier Wieviorka.

L'action publique a été en revanche essentielle et globalement efficace au plan de l'internationalisation de la mémoire combattante de la Seconde guerre, qui a su opposer aux tentations de repli nationaliste l'image plus positive de la réconciliation franco-allemande et de la construction européenne, d'Adenauer et De Gaulle à Kolh et Mitterrand. La commémoration du débarquement en Normandie, ostensiblement occultée par de Gaulle au profit de celui de Provence sensiblement plus « français », a évolué avec Mitterrand en 1984 et 1994, devenant, surtout après la chute de la Mur de Berlin, le symbole de la victoire commune du monde occidental au service de la paix, de la liberté et l'Europe unie, ralliant même l'Allemagne de Schröder en 2004. On est loin de cet apaisement entre les anciens belligérants d'Europe de l'Est ou d'Asie du Sud-Est, notamment entre le Japon d'une part, la Chine ou la Corée d'autre part.

Le constat de cette évolution conduit à s'interroger sur l'articulation entre histoire et mémoire particulièrement sensible pour la Seconde guerre. Jusqu'en 1969, la logique du travestissement de la première avait prévalu de la part des pouvoirs publics et des partis politiques dominants, altérant aussi largement l'esprit critique des historiens français de la période, dont Henri Michel était un des plus représentatifs. A la lumière des recherches indépendantes et originales d'un Serge Klarsfeld pour le Mémorial des déportés juifs ou de Robert Paxton sur Vichy et la collaboration, ce dernier ayant suscité en son temps de vives polémiques politiques, les visions mythiques étant largement écornées, l'histoire scientifique a repris ses droits, sans doute au détriment du consensus national, mais au profit d'une vérité historique que l'on s'efforce de mieux cerner dans ses nuances et toute sa complexité, laquelle s'accommode mal, il est vrai, de la demande de simplification sociale, comme de la surenchère des mémoires catégorielles, encore récemment illustrée par les simplifications voire falsifications du film Indigènes.

Par Jacques BERNET , le 18/10/2010




>Revenir à la liste des articles<