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Conférence du 15 novembre 2014, Patrice de LARRARD, La création des hôpitaux militaires à Compiègne en 1914, séance commune avec la Société Historique de Compiègne.


Conférence Patrice de Larrard

Dès la déclaration de guerre, la position stratégique de Compiègne sur le trajet d’une possible invasion allemande et bientôt touchée de plein fouet par celle-ci, avait conduit à mettre en place dans la ville un important dispositif médical comprenant sept établissements, dont quatre sous le contrôle direct de l’armée et trois délégués aux associations issues de la Croix-Rouge. Les salles militaires de l’hôpital général doté d’un appareil radiologique offraient 85 lits, l’hôpital militaire n°15 établi dans la Cour de l’Orangerie du Palais, couplé avec le centre de tri au collège et l’annexe de l’école Sainte-Marie, 137 lits, l’hôpital militaire n°16 installé dans la grande salle de l’ancien hôtel-Dieu et à l’école Jeanne d’Arc,110 lits ; l’hôpital auxiliaire n° 30 dans le pensionnat de la rue Saint-Joseph, tenu par la Société des secours aux blessés militaires (SSBM), 50 lits ; l’hôpital auxiliaire 34, dans le couvent de la Compassion, rue de la sous-préfecture, tenu aussi par la SSBM, doté d’un dispensaire-école et d’une salle d’opération, 50 lits ; l’hôpital auxiliaire 105, dans les bâtiments neufs de l’école Hersant, aux mains de l’Union des Femmes de France (UFF), 50 lits : au total, une capacité théorique de 677 lits en août 1914.

À l’arrivée des troupes allemandes, début septembre 1914, le personnel médical militaire français s’étant replié à Laval, ne subsistaient que trois médecins civils, dont le Dr Wurtz, d’origine alsacienne et le Dr Lucas de Soissons, qui soignèrent les blessés allemands avec leurs services médicaux et les quelques infirmières restées sur place. Après le départ des troupes ennemies, le 13 septembre, et jusqu’au retour des médecins militaires français, le 22 octobre, la ville proche des combats fut confrontée à un afflux massif de blessés français et allemands, frisant de peu la catastrophe sanitaire, d’autant qu’aux grands blessés de guerre accueillis à l’hôpital général, s’ajoutèrent les contagieux de la typhoïde confinés à Saint-Joseph et les galeux. Alors que le quartier Bourcier était sommairement aménagé pour recevoir près d’un millier d’éclopés, l’hôpital d’évacuation n°7 fut établi le 18 septembre dans le hall des messageries de la gare de Compiègne, afin d’acheminer rapidement vers l’intérieur des convois ferroviaires de centaines de blessés. Le Dr J.P. Lucien Langlois, membre du comité de l’hygiène de Paris, fut alors dépêché dans la ville pour réorganiser et optimiser les services, opérer le transfert de l’hôpital d’évacuation de la Compassion vers Clermont, confiner les contagieux à Saint-Joseph, déménager à la fin octobre l’ambulance de la Cour de l’Orangerie non chauffée dans des grandes salles du Palais, dont le rez-de-chaussée servit désormais de centre de tri des blessés. En décembre 1914, le front s’étant stabilisé, le personnel médical militaire entièrement rétabli fut placé sous l’autorité du médecin chef de la place, le Dr Théodore Louis Hilarion Ligouzat. Celui-ci réquisitionna les lits des hôtels de la ville pour le Palais ; il ouvrit un nouvel établissement de soins dans la toute récente caserne de Royallieu, constituée de 24 grands pavillons séparés, permettant de mieux sérier les blessés et d’isoler les contagieux. À la fin de l’année 1914, l’offre médicale de Compiègne était ainsi passée de 677 à 2 700 lits.

Avec la Grande Guerre, premier conflit européen à l’échelle industrielle, on assista à de profonds et durables changements dans la façon de soigner les nouvelles blessures de guerre, mais aussi dans la prévention et la lutte contre les épidémies, causant moins de mortalité que lors des conflits précédents, où la majorité des victimes n’étaient pas directement issues des champs de bataille.

Jusqu’au XIX° siècle les combattants subissaient avant tout le feu des fusils et des blessures simples par balles. À partir de 1914, la majorité des blessés l’étaient par balles de mitrailleuses et surtout par les obus d’artillerie, principalement les terrifiants shrapnels, dont l’explosion diffusait de nombreux éclats et des billes d’acier, provoquant de multiples plaies souvent graves et profondes, difficiles à soigner. Si le blessé n’était pas rapidement pris en charge, le mélange de ferrailles et de terre, la saleté des vêtements conduisaient à de graves infections, au développement de la gangrène gazeuse nécessitant souvent l’amputation du membre infecté. Cet acte pouvait être réalisé dans les pires conditions, dans les postes de secours régimentaires ou divisionnaires au plus près des combats. Dans les ambulances de l’arrière, où l’anesthésie et d’asepsie étaient meilleures, de gros progrès chirurgicaux furent accomplis, en particulier à Compiègne dans l’hôtel du Rond Royal, devenu à partir de février 1915 hôpital de la mission Rockfeller dirigé par le Dr Alexis Carrel, mais aussi à Royaumont (Val d’Oise), où les Scottish Women eurent de beaux succès thérapeutiques contre la gangrène gazeuse.

Outre les maladies et fièvres dues aux mauvaises conditions de vie et d’hygiène des combattants dans les tranchées mais aussi des civils mal nourris, la principale épidémie de la Grande Guerre fut d’abord la typhoïde ; apparue en Lorraine en septembre 1914, elle toucha 125 000 malades et provoqua quelque 15 000 décès au début du conflit ; 1439 soldats atteints furent soignés à Compiègne à l’automne 1914, notamment par des bains à Saint-Joseph. Les progrès de la vaccination et le confinement des malades permirent de limiter l’épidémie. L’autre grande affection fut la grippe espagnole en 1918-19, qui aurait touché 165 000 à 210 000 personnes et causé 22 218 décès.

Enfin, le conférencier a évoqué le personnel soignant de ces établissements militaires en 14-18, citant trois médecins militaires d’active, formés au Val de Grâce, dont la figure du Dr Hilarion Ligouzat, major de 42 ans, responsable de la place à partir de novembre 1914, auteur en mai 1915 d’un rapport élogieux sur le zèle de ses collègues et le fonctionnement de ses services. L’effectif était complété par sept médecins militaires de la réserve et des médecins civils du cru plus âgés, tels les Docteurs Tournant, Legrand ou Cruard, ce dernier maire et conseiller général d’Attichy.

Ces établissements militaires n’auraient pu fonctionner sans le zèle indéfectible des bénévoles des associations issues de la Croix -Rouge. Créée au lendemain de la bataille de Solférino à l’initiative du Suisse Henri Dunant, qui fit adopter la convention de Genève, la Croix-Rouge s’implanta en France avec la Société des secours aux blessés militaires (SSBM), créée le 25 mai 1864, et le comité des Dames Françaises fondé en 1869 par le Dr Duchaussoy. Après la guerre de 1870, on comprit la nécessité de former les infirmières bénévoles, et des dispensaires écoles furent établis en 1890 à Auteuil, à Paris, dans le quartier Plaisance et à la Pitié-Salpétrière, avec une première école d’infirmières en 1907, le diplôme d’état n’étant délivré qu’à partir de 1922. En 1913, le comité de coordination de la Croix-Rouge française s’entendit avec ses trois associations d’entraide, une catholique, les Dames Françaises, une protestante, l’Union des femmes de France, et une laïque, la Société de secours aux blessés militaires, leur confiant la gestion d’hôpitaux auxiliaires destinés à seconder le service de santé des armées.

Dans la région de Compiègne pendant la Grande Guerre, la SSBM tint trois établissements, à la Compassion, à Saint-Joseph et au château des Pillet-Will à Vieux Moulin. L’UFF prit en charge l’hôpital auxiliaire 105 dans l’école Hersant. On peut en suivre l’activité grâce à la correspondance de l’infirmière Jeanne Leconte (1891-1925), dont des extraits suggestifs et émouvants viennent d’être publiés dans le n°135-136 spécial des Annales Historiques Compiègnoises consacré au centenaire de 1914 à Compiègne et dans l’Oise.

Compiègne s’était donc assez bien préparée à l’accueil des blessés de guerre dès août 1914 et la ville sut faire face à leur afflux massif au lendemain de la bataille de la Marne, évitant une catastrophe sanitaire majeure. Après la stabilisation du front et dans sa proximité, les services de santé de l’armée se perfectionnèrent, s’appuyant sur une dizaine d’établissements disséminés dans la cité, dont le fonctionnement fut assuré par des professionnels militaires et civils, qui bénéficièrent du concours zélé de nombreu(ses) bénévoles.

Par Jacques BERNET, le 23/11/2014




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