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Christopher CLARKE, Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Paris, Flammarion, 2013, 668 p.


L’article 231 du Traité de Versailles du 29 juin 1919 déclarait l’Allemagne et ses alliés responsables de la conflagration qui, de 1914 à 1918, a durablement ruiné l’Europe. Cette culpabilité était-elle bien fondée ? Les nations vaincues devaient-elles seules porter la charge de la faute ? Australien enseignant à Cambridge, spécialiste de l’Europe centrale, plus particulièrement de l’histoire de la Prusse, l’auteur tente, dans un ouvrage fort documenté, de faire la clarté sur l’enchaînement ayant abouti au déclenchement stupide d’un conflit longtemps latent, dont la diplomatie avait su jusqu’alors différer le moment.

Après avoir décrit et analysé l’échiquier politique européen et proche-oriental, espace polarisé, relaté les crises ayant secoué la politique étrangère du vieux continent de l887 à 1913, l’historien explique minutieusement les rouages des processus de décision dans le concert des nations, détaillant les éléments qui en limitaient la portée, montrant la capacité du système diplomatique de l’époque à gérer les crises dans une Europe où, face à des ambitions préemptives, coloniales ou nationalistes, la course aux armements s’accélèrait depuis la fin du XIX° siècle.

Triple-entente et Triple-alliance s’opposaient, mais leur solidité était relative. Si l’engagement de la Russie aux côtés de la France paraissait assuré en cas de conflit, celui de l’Angleterre dans l’Entente était plus incertain en raison de frictions avec la Russie dans l’Asie du Sud-Est. Les ambitions russes dans les Balkans l’opposant à l’Autriche-Hongrie inquiètaient aussi l’Angleterre, comme la collaboration de l’Allemagne avec l’Empire ottoman, alors que le tsar cherchait à s’ouvrir les détroits vers la Méditerranée. Les gouvernements recherchaient ainsi individuellement des accords bilatéraux avec leurs adversaires potentiels, tout en ménageant leurs alliés, lesquels s’employaient subrepticement à les saboter.

De 1887 à 1913 les grandes puissances européennes cherchèrent à contrarier le réarmement de leurs adversaires, s’efforçant aussi de contenir les nationalismes attisés dans les Balkans par le déclin de l’Autriche-Hongrie et l’effondrement de l’Empire ottoman. Si tous se préparaient à une confrontation, on agissait diplomatiquement pour ne pas être jugé responsable du conflit, afin de bénéficier de la solidarité de ses alliés et des clauses défensives des traités.

Les crises d’Agadir et de Tanger puis les guerres balkaniques avaient été réglées par des conférences internationales. Survint l’attentat de Sarajevo : une lointaine querelle dans le sud-est de L’Europe devait-elle déboucher sur une guerre continentale, par devoir de coercition à l’égard d’une nation rendue responsable d’un acte terrorriste de ressortissants incontrôtables, alors qu’aucune puissance de l’Entente n’était attaquée ni menacée ? Les actes des différents protagonistes, de la préparation et l’exécution aux conséquences de l’attentat, nous sont détaillés, les réactions dans les nations et la marche à la guerre bien explicitées.

Pourquoi, comme de 1887 à 1913, la diplomatie n’a-t-elle su éviter l’impensable ? Le système d’alliances dépassa-t-il les volontés gouvernementales ou ces dernières se raidirent-elles pour provoquer le conflit ? La multiplicité des causes le laisse à penser. L’Empire de Guillaume II envisageait une guerre préventive dans la crainte d’une évolution des forces défavorable à la Triple-Alliance ; espérant l’abstention de la Grande-Bretagne et présumant l’absence de réaction de la Russie en faveur de son allié serbe, le gouvernement allemand encouragea ainsi l’Autriche-Hongrie à la fermeté. Assuré du soutien du Président de la République Poincaré, venu en visite à Saint-Petersbourg avec le Président du Conseil Viviani, le tsar engagea son allié serbe à rejeter l’ultimatum autrichien. Les choses auraient pris un autre tour si la position britannique avait été plus tranchée face à l’éventualité du conflit et si Poincaré n’avait outrepassé ses pouvoirs constitutionnels en circonvenant Viviani, seul responsable de la politique étrangère de la France et partisan de la paix.

Les positions des futurs belligérants, tant au niveau gouvernemental que diplomatique, de la préparation au déclenchement de la guerre, nous sont clairement exposées et analysées, en rappelant les mensonges d’Etat auxquels donnèrent lieu les événements, la désinformation dont les opinions publiques firent l’objet, les transgressions des règles internationales commises. S’appuyant sur une masse impressionnante d’informations parfois inédites, l’auteur dissèque les événements et clarifie les enchaînements, expliquant comment la crise n’a pu se résoudre par une conférence internationale. Il nous renseigne encore sur les préparatifs et les options des Etats Majors, la politique de chaque exécutif, les réactions des partis nationaux, des opinions publiques plus ou moins manipulées par une presse au service des gouvernements, de factions opposées ou d’intérêts financiers. Il explicite les buts de guerre avoués ou occultes des belligérants, décrit les tractations ultimes de l’Allemagne avec la Grande Bretagne et la France jusqu’au jour fatal.

Par la qualité, la densité et la nouveauté de ses informations, ce beau livre nous éclaire un peu plus sur les circonstances et le processus par lequel l’Allemagne fut poussée au déclenchement fautif d’une guerre dont les (irré)reponsabilités paraissent pour le moins partagées.

Par Jean POLAK , le 18/12/2014




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