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Michel WOIMANT (1932-2016) Une biographie


Michel WOIMANT et Jean-Guy HALLO

Michel Woimant est décédé le 16 Octobre 2016, à Paris, à l’âge de 84 ans. Ses obsèques ont été célébrées le 21 octobre en l’église Saint-Germain de Compiègne, de la paroisse de son enfance, avant l’inhumation dans le caveau de famille à Soissons.

Depuis de nombreuses années, il s’était employé à construire la mémoire et l’histoire de sa vie, comme si le pouvoir devait affirmer sa vanité pour exorciser sa volatilité. Avec Pierre Mesmer et Édouard Balladur, Michel Woimant avait en effet, collaboré à la fondation de l’Association Georges Pompidou. Il en avait été le premier secrétaire général de 1989 à 1997, avant d’en devenir vice-président, accompagnant l’évolution d’une institution qui assure la mémoire de l’action politique, économique, culturelle et sociale de Georges Pompidou et œuvre à la connaissance des années 1960-1970. Michel Woimant avait longuement témoigné dans le cadre du programme d’archives orales de l’Institut Georges Pompidou . À Compiègne, il avait impulsé, et nourri de ses commentaires, la rédaction du livre Entre rivières et forêts la communauté compiégnoise paru au GEMOB en 2005. Cette démarche mémorielle trouvait peut-être sa source dans une blessure intime : le couple que formaient Michel et Francette Woimant partageait le profond regret de ne pas avoir de descendance directe.

Que retiendra l’histoire de cette figure ? Le conseiller technique du Président de la Ve République Georges Pompidou (1911-1974) ou le filleul du Député-Maire de Compiègne Jean Legendre (1906-1994) ? Le haut fonctionnaire de la Cour des Comptes ou l’élu local, pilier de l’intercommunalité compiégnoise ? Le technocrate de l’agriculture, de l’urbanisme et du logement ? Le provincial parisien ? L’amateur d’art contemporain au mobilier privé dessiné par Lalanne, Paulin et Morellet ? L’homme prolixe mais pudique ?

De l’itinéraire de Michel Woimant, la prosopographie des élites de la Ve république devrait retenir les effets d’une génération marquée par les impératifs gaullo-pompidoliens de la haute croissance, les structures de sociabilité, les alliances que nouaient notabilités assises et État central pour promouvoir des pouvoirs locaux compétents, de plus en plus ambitieux.

Une bonne famille ancrée en Picardie.

Michel Woimant est né à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) le 23 Août 1932. Il est l’enfant unique du remariage de deux veufs apparentés, le cinquième enfant du Dr Henri Woimant par un second mariage avec sa belle-sœur Marthe Cauvin, veuve de guerre d’André Henri, marchand tanneur à Soissons .

À l'origine, les Woimant étaient des cultivateurs, dont l'ancêtre le plus anciennement connu par les actes était originaire de Noircourt en Thiérache : Woimant Michel (1619-1685), époux Du Chesne Louise du village voisin de Dohis, peut-être fils d'un Jean Woimant. La famille ne bougea guère alentours, à Montloué puis Montcornet, avant Soissons.

Michel Woimant était issu d’une lignée de médecins. Son père, le Dr Henri Woimant, interne des hôpitaux de Paris, praticien à Soissons avant la Grande guerre, participa à l'organisation et à la rénovation de l'hôpital de Soissons, avec et à la suite de son père le Dr George Woimant , interne des hôpitaux de Reims, dont le grand-père avait été lui-même, à 18 ans, officier de santé jusqu’en 1815, et imprimeur d'ouvrages de lettres classiques à Paris . Il fonda, Boulevard Jeanne-d'Arc à Soissons, une petite clinique dite "du Dr Woimant". Son installation à Compiègne, qu'il connaissait pour y avoir travaillé avec le Dr Alexis Carrel pendant la guerre de 1914-1918, a conduit à la création, en 1923, de l'hôpital chirurgical Saint-Joseph que lui confia Fournier-Sarlovèze. Il conserva, jusqu’à son décès en 1955, une patientèle à Soissons.

La famille Woimant était sans fortune, quoique médecins. C'est l'alliance avec une famille de gros commerçants tanneurs de Soissons qui permit l'acquisition et la rénovation de la maison du 60 rue Carnot à Compiègne. En effet, Madeleine Henry, première épouse du Dr Woimant, sœur d'André Henry, était la fille d'un marchand tanneur de Soissons, émigré de Lorraine en 1871, époux d'une fille d’un marchand tanneur de Soissons, dont la famille – Laignier- était originaire de commerçants et marchands tanneurs de Reims, issue elle-même de légistes juristes de Château- Porcien, dont l’un fut député du Tiers-Etat en 1789 à Montfort-L’Amory. Les tanneries étaient installées dans l'ancienne abbaye de Saint-Médard de Soissons. Dépendantes de l’armée, elles périclitèrent après la dernière guerre. La grande maison familiale soissonnaise vient d’être vendue pour un lotissement sur la propriété où elle sera gardée, tout comme la maison du 60 rue Carnot.

Henri Woimant chirurgien eut quatre enfants de son premier mariage : Jean, prisonnier de guerre pendant 5 ans, centralien, ingénieur chez Électro-mécanique sur les locomotives électriques BB ; Georges, interne des hôpitaux de Paris, chirurgien, fondateur de la clinique Saint-Côme de Compiègne (9 enfants) ; Bernard, interne des hôpitaux de Paris, créateur du service d'addiction à l'alcool à l'hôpital général de Compiègne, qui fut Président de Sentiers de Grande Randonnée et de l’Office du tourisme de Compiègne (5 enfants) ; Marie Anne, infirmière, épouse du Professeur Henri Lestradet, interne des hôpitaux de Paris, spécialiste du diabète, initiateur des camps de vacances pour diabétiques, de l'Académie de Médecine (6 enfants).

Marthe Cauvin, la seconde épouse d’Henri Woimant, était l'une des cinq filles d'un notaire de Charleville-Mézières. Par son mariage avec André Henri, elle avait eu deux enfants nés juste avant-guerre : Yvonne Henry, épouse de Bernard Faure (avec 10 enfants), dont la famille était déjà liée par mariage aux Cauvin, fils et petit-fils des fondateurs de l'entreprise Faure, à l'origine dans les appareils de chauffage en fonte et devenue la fameuse marque Faure pour l'électroménager ; Pierre Henry, époux de Xounette Chassaing (héritière des vins du Postillon) (3 enfants) diplomate en Égypte entre autre, puis auprès du Vatican, finit directeur du Chiffre. Leur fils Patrick a repris en Camargue les vignobles, et en Corrèze les châtaigneraies du grand-père Chassaing.

La famille recomposée abritait une fratrie nombreuse : le docteur Henri Woimant a élevé ses 4 enfants, côté Woimant-Henri, les 2 enfants de sa belle-sœur, côté Henri-Cauvin, -ses deux neveux et nièces-, et le dernier né Michel. Sans enfant, Michel Woimant ne manquait jamais une fête de famille, réunissant les très nombreux frères et sœurs, neveux et nièces. Il était « l’oncle Michel » et d’aucuns compiègnois de dire « l’oncle à tous ».

Du collège de Compiègne à l’Élysée.

Michel Woimant a passé son enfance à Compiègne, dans la maison du 60 rue Carnot, où la clinique Saint-Côme fut construite. C’était l'ancien institut Pierre d'Ailly, où Guynemer passa quelques mois, détruite au 2/3 pendant la Grande Guerre, puis remise en état de 1923 à 1929, sur les plans des architectes de la reconstruction de Compiègne, P. Tournon et H. Chapon . Comme son père à Soissons, ses frères à Compiègne, il fit toute sa scolarité au collège public, sans doute moins brillant que son frère Bernard qui multiplia les prix d'excellence, comme le fit par la suite le fils de ce dernier, Xavier aujourd’hui disparu . Sa mémoire était excellente ; il parlait l'anglais et l'allemand très correctement. Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et d'études supérieures de droit, ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), il a fait une brillante carrière dans les rouages de l’État central. Conseiller Maître à la Cour des Comptes, il devint administrateur civil au Ministère des Finances, à la Direction des Relations Économiques Extérieures (DREE) en 1960-1962, puis rejoignit les cabinets ministériels : d’abord conseiller technique au cabinet du Ministre de l’Agriculture Edgard Pisani, de 1962 à 1966, conseiller technique de Charles de Chambrun, secrétaire d’État au Commerce Extérieur (1966-1967), enfin chargé de mission auprès de deux premiers ministres du Général de Gaulle (1967-1969). Michel Woimant entra au cabinet du premier ministre Georges Pompidou en septembre 1967, comme conseiller agricole jusqu’en juillet 1968 ; il resta auprès du premier ministre Maurice Couve de Murville, puis rejoignit en 1969 le Secrétariat général de la présidence de la République, comme conseiller technique en charge de l’Agriculture, de l’Urbanisme et du Logement. Il servit Georges Pompidou, Président de la République, de 1969 à 1973.

À notre demande, M. WOIMANT avait bien voulu préciser, en 2004, comment il était entré dans les cercles pompidoliens : « Une carrière est plus due au hasard des rencontres et à l’entente qu’elles peuvent faire naître entre les hommes. Ce fut le cas pour moi : une année de « décolonisation » à Dakar auprès de Michel Jobert qui fut plus tard directeur de cabinet du Premier Ministre Georges Pompidou puis secrétaire général de la présidence de la République et qui souhaita à nouveau, dans ces deux postes, m’avoir auprès de lui ; entre temps d’autres patrons qui m’impliquèrent fortement dans les affaires européennes, Bernard Clappier, directeur des relations économiques extérieures, qui avait été le directeur de cabinet de Robert Schuman lorsque celui-ci lança le plan qui porte son nom et devint le « pool charbon-acier », prélude à la Communauté et à l’Union européenne ; Edgard Pisani qui, à la lecture de quelques-unes de mes notes, souhaita me faire venir à son cabinet pour traiter de l’Europe agricole. Ma venue dans l’équipe de Georges Pompidou, qui ne me connaissait pas encore, en découla un jour très naturellement. Je restais six ans son collaborateur, après lui avoir été présenté à l’occasion d’un voyage officiel - symbole significatif – dans un village du Cantal » .

Au cœur de l’appareil d’État, Michel Woimant, conseiller du Prince, n’oublia pas Compiègne : selon ses dires, il y fit prévaloir la nécessité d’insérer l’université dans la ville pour rompre avec le modèle des campus périphériques .

Deux carrières parallèles : la Cour des comptes et les responsabilités locales.

La mort de Georges Pompidou et l’accès de Valéry Giscard d’Estaing à la Présidence de la République marquèrent un tournant dans la Ve République. À compter de cette date, Michel Woimant, un temps tenté par le privé, mena parallèlement deux carrières : celle de haut fonctionnaire-magistrat et celle d’élu local.

De 1973 à 1975, il fut directeur général adjoint de la Caisse nationale de Crédit agricole. Mais, en 1976, il réintégra la Cour des comptes, pour une brillante carrière: conseiller référendaire (1969), maître à la Cour des Comptes (17 Décembre 1986). Ayant fait valoir ses droits à la retraite le 14 Octobre 1997, maintenu au-delà de la limite d'âge, il termina avec le titre de magistrat honoraire à la Cour des Comptes « Après tout, je suis également un comptable », blaguait-il.

Le haut fonctionnaire s’engagea dans la vie politique locale lors des élections municipales de 1977, élu successivement sur les listes de Jean Legendre, puis de Philippe Marini. Il exerça les responsabilités locales comme adjoint au maire de Compiègne de 1977 à 2008, en charge de l’urbanisme puis premier adjoint. Il devint Président de l’intercommunalité , d’abord du Syndical Intercommunal à Vocations Multiples (SIVOM) de Compiègne en 1983, lors de la démission de Jean Legendre ; ensuite de la Communauté de communes de la Région de Compiègne (CCRC), de 1999 jusqu’à sa démission, le 9 novembre 2004. Il fut également conseiller général du canton de Compiègne nord (1993-2001), vice-président du Conseil général de l’Oise (1998-2001). C’est en tant qu’élu départemental et multipositionné , qu’il fut à l’initiative de l’Entente Oise-Aisne, une institution de coopération interdépartementale dont la vocation est la lutte contre les inondations et la préservation de l’environnement du bassin-versant de l’Oise .

La carrière de Michel Woimant, comme élu, a duré trois décennies, dont 21 ans à la tête de l’intercommunalité. Cette longue carrière suscite des interrogations. Parce qu’il fut longtemps non encarté dans un parti de droite - il fréquentait Michel Rocard avec qui il alla quelques fois en vacances -, se posent des questions politiques : quelles étaient les relations du magistrat avec le legendrisme, et comment penser l’attelage Marini-Woimant ? Plus largement, une décennie s’étant écoulée, le retrait déjà ancien de l’élu de toute vie politique appelle des questionnements scientifiques: les années Woimant entrent dans l’Histoire.

L’attelage MARINI-WOIMANT.

Philippe Marini et Michel Woimant sont entrés ensemble au Conseil Municipal de Compiègne en mars 1977. Ils incarnaient alors le renouvellement de la municipalité par la grande technocratie parisienne, la technostructure des grands corps d’État qui s’ouvrait aux responsabilités locales, anticipant l’acte 1 de la décentralisation. N’était l’expérience de Michel Woimant en matière de logement et d’urbanisme, l’attribution des postes d’adjoint sembla reproduire la hiérarchie des grands corps : le premier, Inspecteur des finances, devint adjoint aux finances, le second, magistrat à la Cour des comptes, adjoint à l’urbanisme. Lorsque Jean Legendre organisa sa succession entre 1983 et 1987, Michel Woimant pressenti préféra la présidence de l’intercommunalité à la tête de l’exécutif municipal. Il lui fallut, néanmoins, trois tours de scrutin et une voix flottante, pour faire prévaloir la solution compiégnoise à la tête de l’exécutif de l’intercommunalité, contre l’alliance d’élus de communes périphériques du SIVOM, organisés autour de Robert Ternacle, maire du Meux. Entre Michel Woimant et Philippe Marini, élu maire en octobre 1987, le soutien devint réciproque. À la tête des deux exécutifs locaux, les deux énarques ont alors formé, entre 1987 et 2004, un « attelage » qui assura le succès du modèle de développement local, en dépit de deux décennies d’incertitude marquées par les crises de 1993 et 2001. Toutefois, les relations qui unissaient les deux hommes s’avéraient complexes. Les effets de génération, 19 ans séparant Michel Woimant né en 1932 de Philippe Marini né en 1951, structuraient vraisemblablement leurs relations personnelles et politiques, ainsi que leurs rapports à Jean Legendre (1906-1994) et au legendrisme.

La journaliste L. Galdénao en a déduit, non sans brio, que l’effacement de Michel Woimant marqua la fin du legendrisme : « Le dernier baron du legendrisme s’en va. Et sa sortie surprise de la scène politique clôt un long chapitre de l’histoire compiégnoise. Depuis les dernières municipales et le retrait des fidèles de l’ancien maire Jean Legendre, Michel Woimant était devenu le dernier dépositaire des tables de la loi legendristes, dans la droite compiégnoise. Seul, mais non sans influence, il exerçait la sienne, en coulisses, depuis le début du mandat. Incarnant la vieille bourgeoisie compiégnoise, ratissant sur l’électorat traditionnel et traditionnaliste de la droite locale, Michel Woimant, fort de l’héritage qu’il représentait, a continué d’imposer à son benjamin, Philippe Marini, une certaine idée des affaires municipales et intercommunales, héritée de Jean Legendre » .

Dans ces conditions, c’est en tension et tout naturellement que Philippe Marini et Michel Woimant se sont succédés : d’abord, en 1993, Michel Woimant a remplacé Philippe Marini comme conseiller général ; ensuite, Philippe Marini a succédé par deux fois à Michel Woimant : comme conseiller général en 2001, et comme président de la communauté de communes en 2004.

Bâtisseur et aménageur

Bâtisseur, Michel Woimant l’a été comme ses deux mentors, Georges Pompidou et Jean Legendre. Dresser le bilan de sa présidence à la tête de l’intercommunalité expose, donc, à la déferlante d’un long inventaire chiffré. Voici la liste des nombreuses réalisations:

À la rubrique « Économie », plus de 8000 emplois créés sur les parcs d’activités aménagés par l’intercommunalité, soit près du quart des 36 000 offerts par l’agglomération. 650 hectares de zones d’activités aménagés en 10 parcs : 3 zones industrielles, 3 zones et parcs artisanaux, 3 zones et parcs commerciaux, 1 parc tertiaire et scientifique, auxquels il convient d’ajouter le Bois de Plaisance. (L’historique Zone Industrielle Nord de Compiègne, lancée en 1953, n’est pas comptabilisée).

À la rubrique « Logement et Cadre de vie », 15 lotissements ont offert 2000 logements ; auxquels s’ajoute une résidence pour 80 jeunes.

En matière scolaire, une centaine de nouvelles classes ouvertes. L’intercommunalité a par ailleurs apporté son concours à la réalisation du collège de La-Croix-Saint-Ouen, du Lycée Charles de Gaulle et participé au financement des extensions de l’Université de Technologie.

Au chapitre « Loisirs, Tourisme et Sports » : 8 halles de sport, 7 terrains de proximité, ainsi que de grands équipements de niveaux régional ou national (piscine-patinoire, stand de tir, boulodrome, archerie) ; 8 pistes cyclables sur 54 kilomètres entre rivière et forêt, sans compter les cheminements équestres.

L’offre de transports publics, indispensable à l’intégration de l’agglomération et une accessibilité équitable, a trouvé une réponse dans les 2 lignes de Transports Intercommunaux (TIC), 5 lignes de transport à la demande sur l’ensemble du territoire (ALLOTIC), et la reprise de la responsabilité en 2004 des Transports Urbains de Compiègne (TUC).

Les questions environnementales n’ont pas été négligées. La station d’épuration est à la norme 14001. Et la presque totalité de la population, raccordée au réseau d’assainissement, participe à la collecte sélective des déchets.

La sécurité a été abordée avec le recrutement d’un personnel intercommunal et la mise à disposition de matériel auprès des communes de Jaux, Armancourt, Le Meux, Jonquières, La-Croix-Saint-Ouen et Choisy-au-Bac.

Last but not least, les réserves foncières. La question du foncier scande l’histoire de la croissance de Compiègne et du Compiégnois depuis 1959. Aussi est-il opportun de préciser que le problème de l’espace vital a été anticipé pour les deux premières décennies du XXIe siècle. Entre 1975 et 2000, la consommation d’espace a été de 650 hectares pour un investissement de 154 Millions de francs courants. Afin de maintenir le rythme de développement constant, on estimait, en 2002, les besoins à 500 hectares supplémentaires pour les 20 prochaines années. Avec un patrimoine de 410 hectares en 2002, la Communauté de Communes a assuré l’avenir de l’intercommunalité .

Bâtisseur, Michel Woimant fut surtout un passionné d’ « Aménagement du Territoire », alliant théorie et action. Son œuvre s’est organisée en deux versants, les urbanismes doux et dur, ou pour l’historien, en deux moments, avant et après 1986, ou pour le géographe, entre deux espaces, la ville centre et les communes de la proche périphérie. Michel Woimant partageait l’idéologie prométhéenne de ses pairs : le volontarisme de l’action publique fondé sur l’injonction hiérarchique à la française, le rationalisme fonctionnaliste avec sa tétralogie « infrastructure, démographie, emploi, logement », l’omniscience de la haute fonction publique formée pour trouver les compromis entre intérêts particuliers et faire prévaloir l’intérêt général. Armé de telle sorte, Michel Woimant s’est imposé, au-delà de la succession à la tête de l’intercommunalité, comme le continuateur du legendrisme : « Nous sommes les continuateurs de Jean Legendre, ce visionnaire » déclarait-il en 2002 . Effectivement, Jean Legendre n’ayant pu faire aboutir, à partir de 1978, les projets qu’il formulait pour l’intercommunalité, dans la continuité de l’œuvre concrétisée dans la ville centre pendant les années 60, Michel Woimant a relancé la dynamique de croissance, à compter de 1986, à l’échelle de l’intercommunalité en dehors de la ville centre. La continuité s’explique également par le Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme adopté en 1973, qui fixait les grandes orientations en reprenant des décisions locales datant des années 60, et d’autre part, par l’omniprésence de Jean Legendre resté fort actif après sa démission de 1987. En forçant le trait, on peut établir des correspondances entre les aménagements réalisés sous Jean Legendre et ceux arrêtés sous Michel Woimant : les infrastructures routières (les rocades Sud-Est / Nord-Est), les franchissements (pont sud / pont neuf), les zones industrielles (Plaine de Choisy / Le Meux-Armancourt), les zones à habiter (la ZUP 922 / la ZAC de la Prairie).

Lorsqu’en 1995, une nouvelle génération de maires émergea dans les communes périphériques de l’agglomération compiégnoise, portant au Conseil de la communauté de communes des élus attentifs au renouvellement des problématiques sociales et environnementales dans le périurbain, Michel Woimant sembla à son tour confronté aux mêmes refus que ceux essuyés par Jean Legendre 12 ans plus tôt. Il prit acte des nouveaux rapports de force ; mais il ne semblait pas vouloir comprendre les changements qui les fondaient. On fustigea « le vieux pompidolien ». Dans ces conditions, l’aménagement paysager des parcs d’activité (Camp du Roy, Bois de Plaisance), la dispersion des lotissements et leurs citations architecturales, le réseau de pistes cyclables ont pu constituer des concessions cosmétiques à la postmodernité, mises en scène par le modeste service de communication de l’intercommunalité.

Ce portrait s’avère partiel. Il ignore que le premier ministère de l’environnement fut créé sous Georges Pompidou dans le gouvernement Chaban-Delmas (20/06/1969- 05/07/1972) ; et qu’en 1971, Michel Woimant avait fait, après mission sur place, le rapport qui a conduit l’État à acquérir plus de 80% de l’île de Porquerolles dans le département du Var, ce dont le grand commis était très fier. Dans la même veine, à l’échelle compiégnoise, le nouvel adjoint à l’urbanisme fit adopter, entre 1978 et 1984, la refonte des Plans d’Occupation des Sols, en particulier des POS 1 et 2, qui valorisait le patrimoine des remparts, dé-densifiait le bâti, abaissait les élévations, et réalignait les façades dans une rupture radicale avec l’âge moderniste de Jean Legendre. Les POS furent également révisés dans l’intercommunalité, par exemple à Jonquières et Saint-Jean-aux-Bois, pour renouer avec un urbanisme doux. Selon nous, la politique urbaine adoptée alors a déterminé la physionomie de la ville centre pendant 40 ans ; elle nous apparaît comme le cadre cognitif, le paradigme spatial, du Compiègne contemporain.

La cohérence des actions de Michel Woimant tient à une conception de la ville, assez originale, peut être marquée par les expériences de la vie de province en Picardie. D’abord, il était attaché à la ville moyenne, comme les Giscardiens ! Une ville moyenne qui serait petite, 40 à 80 000 habitants, mais forte de ses équipements. À bien des égards, Compiègne, par sa taille et ses services (théâtres, université, établissements hospitaliers) s’avérait l’archétype de la ville souhaitée. Ensuite, il envisageait une forme nouvelle et alternative de la métropolisation. Aux grandes métropoles et à la puissance des économies d’agglomération, que prônent aujourd’hui politiques, économistes et aménageurs, il préférait, dans la lignée des travaux sur les réseaux de villes des années 80 du XX e siècle, la métropole multi-sites, le cluster ou district urbain, fondé sur la complémentarité et la coopération entre villes moyennes. À cet égard, la Picardie avec son semis de villes moyennes semblait riche de potentialités, et Michel Woimant imagina en 1995 une préfiguration de ce renouvellement urbain à l’échelle du Sud Picard (le quadrilatère Soissons-Beauvais-Méru-Château-Thierry) dans le cadre des appels à projets de la DATAR pour les pôles de compétitivité . Cette pensée urbaine accordait de surcroît une place majeure à l’art contemporain et à l’architecture, parce qu’ils contribuent, comme suppléments d’âme, à l’acceptabilité sociale de la modernité. Michel Woimant a ainsi imposé son enthousiasme à ses amis pour deux gestes architecturaux, à la fois esthétiques, fonctionnels et urbanistiques, dans le Compiègne moderniste, autour de deux centralités inabouties : d’une part les diagonales de François Morellet (1926-2016) qui intègrent le parvis et les volumes de l’Espace Jean Legendre dans le bâti, d’autre part l’église Notre-Dame-de-la-Source, « la petite église bleue », conçue comme un voile par le peintre Olivier Debré (1920-1999), à l’entrée sud de la ville.

La disparition de Michel Woimant a semblé clore à Compiègne l’âge prométhéen français du XXe siècle, alors qu’un profond ajustement structurel ou un changement de paradigme provoquent localement un renouvellement urbain : aujourd’hui s’éploient le Compiègne post industriel, la ville créative et intelligente. On peut regretter que la préférence des résidents du pays compiégnois pour la sauvegarde et la patrimonialisation de leur cadre de vie l’emportant sur une urbanisation jugée le plus souvent forcenée et désintégratrice, ne soit restée qu’une modeste ambition de penser et d’organiser le développement, au-delà des limites de l’agglomération compiégnoise.

Pour une étude scientifique de la présidence Woimant.

La science politique et la sociologie des organisations ont largement démontré que le processus de décision administrative est complexe, et que son incarnation dans des projets urbanistiques ou architecturaux est nécessairement œuvre collective, même en France, où la culture privilégie le pilotage hiérarchique du changement . Au cœur de cette dynamique, figurent des délégations de pouvoir dans des contextes de rationalité limitée et d’information asymétriques, qui exposent le supérieur, « le principal » dans la théorie de l’agence, à l’opportunisme des agents, ou aux stratégies des acteurs. Aussi convient-il de préciser que Michel Woimant a pu compter sur quelques experts placés à des postes stratégiques, notamment les secrétaires généraux du SIVOM et de la CCRC, Fernand Mianné et Jean Guy Hallo, ainsi que Michel Dewitte, directeur des services techniques de la ville de Compiègne. La sociologie de l’aménagement a montré l’importance des mécanismes d’accrétion et de délibération dans le processus de production de l’espace, notamment de la ville. Aussi, l’étude du second pont urbain à Compiègne, le Pont neuf inauguré en 2011, met en évidence le choix de sa localisation dans le cadre d’une prospective qui envisageait d’une part plusieurs sites, et d’autre part deux nouveaux ponts urbains comme le déclara Michel Woimant aux Annales Historiques Compiégnoises : « l’un dans le prolongement de la rue du Port-à-bateaux, l’autre près de la caserne des pompiers. Le premier faciliterait la circulation vers le quartier de la Prairie à Margny et permettrait à tous d’accéder au centre de Compiègne, qui doit rester agréable et animé ; l’autre permettrait de doubler le pont de la rocade (sud) » . Quant à la compétition entre plusieurs choix technologiques pour le franchissement, et l’option finale du pont fixe, elles ne sont intelligibles qu’au regard du processus de détermination du chenal pour le futur Canal Seine Nord.

La science historique devrait s’attacher aux débats qui opposèrent Michel Woimant et Renza Fresch, mairesse de la commune de Venette, dans un contexte singulier. Selon nous, l’analyse de la conjoncture locale impose de distinguer deux mouvements dans la présidence Woimant. La première période participa de l’âge d’or des années 1975-1993, dans la continuité de l’ère legendriste ouverte en 1972/1977. La seconde, faite d’incertitudes, s’ouvrit avec la crise protéiforme de 1993 : conséquences locales de la crise mondiale de 1991, inondations qui disqualifiaient les réserves foncières et imposaient une bifurcation urbaine, affaiblissement de la fonction militaire avec la disparition de trois régiments dans le Compiégnois, restructuration du secteur du BTP, délocalisations productives, délocalisations fiscales. La reprise compiégnoise, comparée à celle du Beauvaisis, s’accompagna d’une perte de compétitivité, manifeste dès 1997. Dans ce contexte, les élections municipales de 1995, renouvelant pour partie l’exécutif de la CCRC, portèrent Renza Fresch à la tête de la commune de Venette. La mairesse s’opposa au Président Woimant sur divers sujets qui concernaient directement sa commune : la ZAC de la Prairie, la localisation du second pont urbain. Relativement isolée, elle se saisit donc de la mise à l’étude du Parc d’activité au Bois de Plaisance, puis de sa création (2002), pour faire obstruction aux projets du Président pour le parc : l’ouverture à la logistique. On se gaussa de son projet alternatif de golf sur la commune de Venette. Selon nous, en posant la question de l’allocation d’une ressource devenue rare - le foncier -, les deux élus ont permis à tous de réfléchir, non plus sur le Compiégnois comme espace de projet, mais sur le projet de la communauté compiégnoise. L’implantation des centres de recherche de Bostik et Plastic Omnium au Bois de Plaisance en 2015 ont validé, a posteriori parmi divers signaux, le choix compiégnois de l’économie de la connaissance. Un choix rendu intelligible et crédible, à l’aune de la réussite de la ZAC Paris-Oise, spécialisée dans la logistique. C’est donc fort logiquement que la « valleuse » de Venette a accueilli, entre temps, un parcours vélocipédique sportif, à la place du golf. Aujourd’hui, la technopole Sud Picardie présente un visage différent de celui imaginé par la prospective, il y a trente ans . Evolutions spontanées et débats lui ont conféré une structure en chiasme : en 1988, l’étude du Professeur Pier A. Abetti du Rensselaer Polytechnic Institute de New York proposait d’implanter incubateurs et entreprises de haute technologie à Chevrières, entre Creil et Compiègne, en se fondant sur un modèle gravitaire ; au lieu de cela, la fonction technopolitaine s’est concentrée au cœur de l’agglomération compiégnoise.

Depuis la crue exceptionnelle de l’Oise en 1993, et les alertes qui l’ont suivie, la question des inondations retient l’attention de divers spécialistes. Les travaux réalisés dans le Compiégnois, entre 1994 et 2001, par le SIVOM et la CCRC , par les communes de Compiègne, Jaux, Armancourt, Le Meux, La Croix-Saint-Ouen, Choisy-au-Bac, ou les entreprises Roussel-Uclaf et Uniroyal ainsi que la conception du Plan de Prévention des risques (PPR) conformément à la loi Barnier de 1995, et la publication de l’atlas des zones inondables en 1997 ont provoqué des débats au cœur de la moyenne vallée de l’Oise. Car, en plus de l’intercommunalité compiégnoise, sont concernées des communes en aval, et surtout en amont du bassin compiégnois, notamment des communes de la Communauté de communes des deux vallées créée en 1996, avec leur porte-parole, le député-maire Patrice Carvalho. Les argumentaires, qui s’opposent, comportent des volets techniques, politiques et judiciaires. Au plan technique se pose, avec la disparition des moyenâgeuses prairies d’inondation, la question de l’écrêtement des fortes crues, c’est à dire la diminution des hauteurs d’eau, et donc des aménagements à réaliser en conséquence. Michel Woimant notait : « J’ai été le premier à parler de bassins d’écrêtement alors que tout le monde ne jurait que par les barrages ». Les choix techniques sont également politiques. Au cœur des débats se trouvent les arbitrages entre les lieux, les collectifs et les individus qui seront ou non impactés par les inondations, ainsi que les interdictions et réglementation de l’urbanisation ; les mesures compensatoires, celles qui doivent rétablir le volume des champs d’expansion des crues restreints par des remblais réalisés derrière les digues, sont l’objet de discussions. En l’absence d’accords, les divergences ont pu être portées devant les tribunaux. Les chercheurs en sciences humaines et sociales ont mis en exergue les limites de la gestion des risques d’inondation ; ils ont trouvé dans ces controverses une illustration des logiques d’acteurs et de leurs enjeux territorialisés autour de la problématique conflit / coopération. Aujourd’hui, ils soulignent l’émergence d’une véritable culture du risque dans la vallée de l’Oise, fondée sur la notion de résilience des territoires.

Conclusion.

Conseiller du Prince, haut fonctionnaire, pilier de l’intercommunalité compiégnoise, Michel Woimant a connu un itinéraire riche et fécond : c’est donc tout naturellement qu’il fut élevé dans l’ordre de la Légion d’honneur aux grades de chevalier, puis d’officier (03.02.1995), enfin de commandeur : Éric Woerth lui remet la cravate de Commandeur le 31 décembre 2006. Pour achever ce portrait, nous rappellerons que Michel Woimant fut, également, Président du Conseil d’administration de l’École des chartes ; une présidence associée à la fonction de Francette, son épouse, chartiste conservateur général honoraire du Cabinet des estampes à la Bibliothèque nationale.

Michel Woimant était un fidèle adhérent de notre Société d’Histoire de Compiègne, abonné à sa revue depuis près de 20 ans. Il avait été condisciple au collège de Compiègne de notre ancien trésorier Jacques Lécuru, avec qui il garda une proximité amicale jusqu’au décès en 2002. En 1999, lors de la préparation du n° 77-78 de la revue consacrée à « Compiègne à l’aube du XX° siècle, démographie et urbanisme », il nous avait accordé une interview, qui avait été mise en forme par Jacques Lécuru et a été publiée en 2000. À son épouse Francette, à sa famille et à ses proches, notre Société présente ses sincères condoléances.

Par Alain J.M. BERNARD, avec le concours de G.-P. WOIMANT et J. BERNET , le 13/11/2016




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