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Journées européennes du Patrimoine, 16 septembre 2017, intervention de la Société d'Histoire de Compiègne à Beaulieu-les-Fontaines.


C’est en travaillant sur la carrière et l’œuvre des architectes compiégnois Gaston Stra (1858-1914) et son fils Jean (1885-1957), que j’ai découvert l’église de Beaulieu-les-Fontaines, une réalisation particulièrement intéressante de la Reconstruction du Noyonnais, après les gros dégâts de la Première Guerre mondiale. Consacrée en octobre 1929, elle constitue à mon sens une des œuvres les plus remarquables de cette époque et l’une des plus abouties de la seconde période d’un architecte ayant eu une longue et prolifique carrière à Compiègne et dans son arrondissement, sous la III° et la IV° République, de la Belle Epoque à l’après Seconde Guerre mondiale.

I) La longue et fructueuse carrière de Jean Stra (1885-1957)

Avant d’évoquer le travail de Jean Stra à Beaulieu et la reconstruction de l’église Saint-Jean Baptiste, son œuvre majeure dans la commune, où il remplit la fonction d’architecte municipal de 1923 à 1932, nous évoquerons les grandes lignes de sa prolifique carrière et ses principales réalisations.

Né à Paris en octobre 1885, mort à Compiègne en décembre 1957, Jean Stra était le fils aîné de l’architecte Gaston Stra, originaire de Ribécourt et formé aux Beaux Arts de Paris, venu à Compiègne comme architecte municipal, de 1887 à 1896, auteur de nombreux immeubles et villas de grande qualité dans la ville jusqu’à son décès précoce en octobre 1914.

Son fils Jean, élevé et instruit à Compiègne, emprunta la voie paternelle, se formant aux Beaux Arts de Rouen ; il entama sa carrière, au retour du service militaire en 1908, dans le cabinet de son père, avec lequel il signa en commun plusieurs maisons et immeubles à Compiègne jusqu’en 1914. Mobilisé pendant toute la Première Guerre mondiale, il ne put reprendre le cabinet familial qu’en 1919. Ancien combattant, il fut l’auteur de plusieurs monuments commémoratifs de la Grande Guerre et s’investit particulièrement dans la reconstruction de Compiègne et de son arrondissement dans les années 1920-1930. Outre son travail à Beaulieu-les-Fontaines, on lui doit la reconstruction de Nampcel, d’Attichy et un certain nombre de réalisations de bâtiments publics scolaires et autres à Margny-lès-Compiègne, Clairoix, Estrées Saint-Denis. A Compiègne, outre des immeubles et maisons, il réalisa plus particulièrement, rue Saint-Lazare, l’important groupe scolaire Fournier-Sarlovèze, ouvert comme cours complémentaire en 1938, par la suite section féminine du lycée Pierre d’Ailly, de nos jours collège Jacques Monod, une réalisation tout à fait emblématique de son style, sachant marier la référence néo-classique aux proches haras du XVIII° siècle et la modernité Art Déco de son temps, dans la façade et la décoration.

Après la Seconde Guerre mondiale, Jean Stra accomplit une troisième et ultime riche carrière, comme l’un des architectes de la reconstruction du centre-ville de Compiègne gravement endommagé en 1940, ce qu’il accomplit sous l’autorité de l’architecte en chef Jean Philippot, s’acheva avec la reconstruction du tribunal en 1955, peu avant sa retraite et la revente de son cabinet, à plus de 70 ans, en 1956, suivies de son décès un an plus tard.

Pour se faire une idée plus complète de la riche carrière de Gaston et Jean Stra, j’invite les auditeurs intéressés à la lecture de l’article que je leur ai consacré dans l’avant dernier n° 143-144 des Annales Historiques Compiégnoises, paru à l’automne 2016, dont il reste quelques exemplaires disponibles à la vente [10 E]. Un complément sera apporté dans notre prochaine livraison de cet automne, consacrée à la reconstruction de Compiègne après la Seconde Guerre, où le travail de Jean Stra sera encore évoqué.

II) La reconstruction de l’église de Beaulieu-les-Fontaines.

Nous ne savons pas exactement dans quelles conditions Jean Stra prit la succession, en 1923, comme architecte municipal de Beaulieu, de son confrère Charles Thierstein, un architecte compiégnois venu au lendemain de la guerre expertiser les dommages de guerre de la commune, estimés en octobre 1920 à 2 423 222 Fr, dont 191 467 pour la mairie-école et 2 109 500 Fr. pour l’église et le presbytère, de loin les édifices plus touchés.

Il semble en fait que ce soit le coût trop élevé de la restauration de l’église proposé en 1921 par un premier projet de Charles Thierstein, pour un résultat jugé insuffisant, qui incita le maire Caron et son conseil municipal, à rechercher une solution alternative et à faire appel à un autre architecte.

Avant même de concevoir et construire la nouvelle église, son grand œuvre à Beaulieu, Jean Stra fut chargé de la restauration de la mairie-école et du presbytère en 1925, puis de l’édification de nouveaux bâtiments fonctionnels plus modestes, financés par une portion des Dommages de guerre, tels la remise de la pompe à incendie et le jeu d’Arc en 1926, une petite salle des fêtes réalisée en 1927-1928, dont la façade a été heureusement restaurée dans le style typique des années folles. L’architecte municipal devait encore construire les deux étages de la nouvelle aile de l’hospice, en 1932. Il a vraisemblablement édifié le second monument aux morts du village au seuil des années 1930.

Voyons la reconstruction de l’église de Beaulieu-les-Fontaines, après un rappel historique sur la paroisse et ses édifices depuis le XIII° siècle.

Etablie en 1233 par le chapitre cathédral de Noyon, Saint Jean Baptiste est devenue l’église paroissiale de Beaulieu en 1271. Détruite à plusieurs reprises au cours de la guerre de Cent ans, elle fut reconstruite en brique et pierre de taille en 1607, avec une grande nef unique couverte par une voûte en bois, dotée en 1786 d’un maître-autel à colonnades torses de style baroque en chêne sculpté. Convertie un temps en atelier de salpêtre en 1794, sous la Révolution, époque où Beaulieu était devenu un chef-lieu de canton du district de Noyon, l’église fut restaurée et rouverte au culte avec le Concordat de 1802, conservant une poutre maîtresse où était gravée la date de 1607.

L’église subit de gros dommages pendant la Première Guerre mondiale : située dans la partie du Noyonnais occupée par les Allemands de 1914 au printemps 1917, son clocher étant considéré comme un point stratégique fut abattu par l’ennemi le 17 mars, lors de l’épisode du retrait Hindenburg, destiné à raccourcir le front. La commune évacuée de sa population fut aussi dévastée.

Le chœur et la partie moins endommagée de la nef furent réutilisés pour le culte, mais la seule restauration d’un édifice non classé, avec reconstitution du clocher, eût représenté un coût bien plus élevé qu’une complète reconstruction, comme l’indiqua Jean Stra en sa notice descriptive, le 1er mars 1928 :

« L’église de Beaulieu-les-Fontaines a été détruite par moitié, il n’en reste que la partie du chœur et une partie de la nef.

La restauration des ruines aurait entraîné une dépense supérieure à celle d’une construction nouvelle et surtout aurait mis l’architecte dans l’obligation de faire un édifice beaucoup trop important en hauteur. De plus les murs subsistants sont non d’aplomb de 0, 20 et ont une épaisseur de 1, 15, ce qui rendrait les raccordant très onéreux. Les parties subsistantes ne représentent aucun intérêt artistique et archéologique, et il a été jugé préférable et moins coûteux de construire une église neuve en se servant des anciennes fondations » […]

[L’église] « était construite en pierre et briques et en grande partie en craie du pays ne présentant aucune garantie de solidité. A l’intérieur un autel Louis XV en bois sculpté surmonté d’un ciberium oratoire présentant un certain intérêt sera replacé dans le nouvel édifice après avoir été restauré ; ceci explique la forme du plan adopté par l’Architecte.

L’Eglise est construite en bordure de la route et l’abside enclavée dans la Cour du Presbytère.

Le projet présenté est exécuté en respectant les fondations. Seul le clocher a été remis en bordure de la route pour donner plus d’intérêt à la façade latérale qui sera la seule visible de la place publique de Beaulieu. Le niveau du sol sera remonté, car l’église actuelle est enterrée de deux mètres.

Les matériaux employés sont la brique, la pierre et le moellon, inspiré du style gothique légèrement modernisé. La voûte sera en bois comme celle qui existait. Le projet étudié d’accord avec la Municipalité et en accord avec M. l’abbé Dardenne, curé de Beaulieu les Fontaines, paraît répondre aux besoins du culte. La commune de Beaulieu compte une population de 554 habitants et n’a pas vu sa population augmenter depuis la guerre. L’église peut contenir 290 places ».

Le nouvel édifice, en briques et pierre, matériaux du pays, utilisa aussi le béton armé, notamment pour la croix du clocher-porche particulièrement élancé qui le coiffe, apportant une touche Art Déco à une construction d’esprit néo-gothique « légèrement modernisé ». L’intérieur, conservant le maître-autel de 1786 et la poutre maîtresse datée de 1607 sous la voûte en chêne, bénéficia d’un ensemble décoratif particulièrement soigné, de style moderne, c’est à dire Art Déco, avec une série de vitraux originaux réalisés par le verrier parisien Raphaël Lardeur, pour une part sur des cartons dessinés par l’architecte, un chemin de croix en mosaïques réalisé par la maison parisienne Gaudin, un mobilier cultuel de Brechet, place Saint-Sulpice à Paris, 3 nouvelles cloches fournies par la maison Blanchet de Paris, une belle chaire et deux autels latéraux en pierre calcaire, ainsi que les fonts baptismaux en béton façon pierre, dessinés par l’architecte, de même que l’ancienne grille de chœur Art Déco, aujourd’hui démontée, avec son équivalent près des fonts baptismaux.

Construite par l’entreprise Sis de Compiègne, de janvier à octobre 1929, la nouvelle église fut solennellement bénie et consacrée le 29 octobre par Mgr Le Senne, évêque de Beauvais, Noyon et Senlis. L’édifice devait encore être doté, les années suivantes, de l’électricité et d’un premier chauffage, enrichie d’une horloge, du paratonnerre réglementaire et d’un coq.

L’ensemble des travaux, achevés en 1932, avait bénéficié d’une assez confortable enveloppe de 600 000 Fr, avancés par la coopérative diocésaine de reconstruction des églises, à laquelle la commune avait cédé ses droits pour l’église. Le gros œuvre avait coûté 449 313 Fr., dont 31 395 Fr. d’honoraires d’architecte ; 15 900 Fr avaient été consacrés aux vitraux, 28 900 Fr. au mobilier cultuel, 23 100 Fr. pour les cloches, 7644 Fr. pour le chemin de croix.

Lors de son inauguration, en octobre 1929, la construction de Jean Stra avait été unanimement saluée par le public et par la presse comme une réalisation de grande qualité, servant de référence jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Parmi les nombreuses églises reconstruites après 1918 dans le Noyonnais, elle se distingue par son élégance, grâce à sa belle façade sur la place et son haut clocher-porche original, marqueur du paysage de la commune. L’utilisation de la brique et de la pierre, matériaux du pays employés dans de nombreux bâtiments autour de la place, dont le presbytère restauré également par Jean Stra, assure son insertion harmonieuse dans le paysage architectural d’un bourg resté typique, tout en rehaussant sa place centrale, cœur de la commune.

A l’approche du centenaire de la reconstruction de nos régions au lendemain de la Grande Guerre, il paraissait important d’en souligner les réalisations les plus remarquables, comme à Beaulieu. A cet égard, je tiens à saluer l’action de la municipalité et de la paroisse, qui ont su entretenir et sauvegarder l’intégrité d‘un édifice, qu’il était temps de mettre en valeur : les Journée européennes du patrimoine nous en ont donné l’occasion.

Par Jacques BERNET, le 27/09/2017




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