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Céline LAURENT-REIG a présenté l’anthologie d’Arthur Chevalier : Marie-Antoinette par ceux qui l’ont connue, Grasset, Paris 2017.


L’auteur ayant déjà présenté dans la même collection un Napoléon par ceux qui l’ont connu, ne devrait pas avoir moins de succès avec cette nième publication sur la malheureuse reine de France, dont la popularité ne se dément pas au XXI° siècle, après deux siècles d’historiographie déjà bien remplis depuis l’époque romantique.

Qu’apporte de neuf cette anthologie sur un personnage aussi emblématique ? Sans doute la confrontation des témoignages de ses contemporains, compensant pour une part la faiblesse des sources directes (quelque 400 correspondances conservées), permet-elle d’éclairer les faces contradictoires de la personnalité controversée de la reine, dont la fortune historiographique s’est récemment muée en une véritable peoplelisation, surtout avec la biographie de l’historienne anglaise Frazer, plaçant le destin de Marie-Antoinette dans la lignée de la tragique disparition de Diana, la prétendue « princesse du peuple » si chère au public d’Outre Manche. On peut toutefois se demander si cette falsification audacieuse nous éclaire plus sur l’histoire du XX° siècle que sur le XVIII° et la Révolution française, dont Marie-Antoinette fut à la fois le témoin et une actrice de premier plan.

Cette optique tendancieuse a été largement reprise à son compte par la cinéaste américaine Sophia Coppola dans son récent et somptueux film sur la reine de France, qui arrête, de manière symptomatique, sa carrière au seuil de la Révolution, ce qui permet d’évacuer complètement les questions qui fâchent, à savoir le rôle politique de Marie-Antoinette et ses responsabilités dans le naufrage de la Monarchie française confrontée aux événements de 1789.

Or force est de constater à cet égard, quelques eussent été ses qualités humaines, la reine n’avait guère la tête politique et ses interventions croissantes dans les événements se sont avérées des plus désastreuses, d’autant que Louis XVI, qui l’avait tenue jusque-là, autant que possible, à l’écart des affaires de l’Etat, céda de plus en plus à ses sollicitations au fur et à mesure que le couple royal sombrait dans le malheur.

Trois exemples l’illustrent bien, à notre sens. 1) En juin 1789, Marie-Antoinette obtint le renvoi du ministre Necker, qui aurait dû être le prélude à la dispersion de la Constituante issue des Etats Généraux, que Necker avait le grand tort de convoquer, pour tenter de trouver une issue à l’impasse financière du régime ; cette annonce enflamma aussitôt la capitale, en proie à la crainte d’une « Saint Barthélémy des patriotes », provoquant la prise de la Bastille le 14 juillet et contraignant Louis XVI à une piteuse capitulation, faute de moyens politiques et militaires pour juguler l’insurrection. 2) L’équipée catastrophique de Varennes, en juin 1791, concoctée par Marie-Antoinette et Fersen, imposée à Louis XVI réticent, aboutit au fiasco que l’on connaît, et si Louis XVI avait réussi à passer en force la Meuse, il aurait sauvé sa tête, mais la République eût été tout simplement proclamée un an plus tôt. 3) La Constituante ayant donné une dernière chance à la monarchie et à Louis XVI blanchi par la fiction bien commode d’un prétendu « enlèvement du Roi et de la famille royale par les ennemis de la Révolution », le roi retrouva sa couronne en prêtant serment à la Constitution de 1791 ; mais au lieu d’accepter son rôle de monarque constitutionnel, il joua un double jeu et céda une fois encore aux intrigues de Marie-Antoinette, qui ne vit plus le salut de la couronne que dans l’intervention extérieure pour rétablir la monarchie absolue. Elle poussa Louis XVI a déclarer la guerre, en avril 1792, « au Roi de Bohème et de Hongrie », escomptant la défaite des armées françaises, face à celles de l’Autriche et de la Prusse ; c’est elle-même qui poussa, début août 1792, à la publication du fameux Manifeste de Brunswick, menaçant les Parisiens « de subversion et d’exécution totale », et dont le résultat immédiat fut l’insurrection du 10 août, qui mit fin à la monarchie par la prise des Tuileries et la captivité de la famille royale.

Marie Antoinette a évidemment toujours bonne presse auprès des royalistes, qui opposent sa « fermeté » - ou son obstination – à la faiblesse et aux tergiversations de Louis XVI, qui avait la tête un peu plus politique, même si cela n’a pas été suffisant pour la lui garder. Mais on comprend qu’aux yeux des révolutionnaires et des sans-culottes « l’Autrichienne », « Mme Déficit », « Mme Veto » soit apparue comme le mauvais génie de Louis XVI, le fossoyeur de la monarchie française, le symbole même de la trahison nationale.

Telle est la face plus sombre de la reine, malheureuse victime finale de ses propres intrigues et de ses choix politiques désastreux, mais ce n’est pas évidemment ce que retiennent ni même mentionnent les hagiographes à la Frazer ou Coppola. L’image idéalisée de Marie-Antoinette, belle, moderne, aimante, maternelle, malheureuse victime de la Révolution, restera toujours la plus forte, au moins aux yeux d’une partie du public qui préfère le roman à l’histoire, sans doute parce qu’il y place ses rêves et ses phantasmes pour mieux surmonter ou oublier les dures réalités des faits et de la vie.

Rendons grâce à la claire présentation historiographique de Céline, qui nous a donné l’occasion de mettre en évidence les contradictions d’une personnalité fragile et redoutable, dont le destin tragique, auquel elle a elle-même largement contribué, ne laissera jamais de faire couler des larmes et de l’encre.

Par Jacques BERNET, le 24/10/2017




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