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Samedi 2 décembre 2017 à 15 H, Bibliothèque municipale Saint-Corneille, salle Le Chatelier, Jean-Marc BINOT a présenté son livre Georges Guynemer, Ed. Fayard, 2017.


Cette séance organisée en commun avec notre consoeur la Société Historique de Compiègne a connu un beau succès, rassemblant un public presque trop nombreux et particulièrement intéressé par le sujet, d’autant que cette manifestation historique clôturait opportunément le cycle compiégnois commémoratif du centenaire de la disparition de l’as Georges Guynemer, enfant du pays tombé dans le ciel de Flandre le 11 septembre 1917.

Originaire de Creil, formé à l’Université d’Amiens, Jean-Marc BINOT est un jeune historien devenu spécialiste de l’histoire militaire des deux guerres mondiales, auxquelles il a consacré plusieurs ouvrages, après avoir écrit une biographie du Picard Max Lejeune.

La présentation de cette nouvelle et dernière biographie de Guynemer, désormais l’ouvrage de référence sur ce héros de la Grande Guerre quelque peu tombé dans l’oubli, s’est articulée autour de deux questions : comment ce frêle jeune homme a-t-il pu devenir en moins de deux ans et demie une véritable légende et pourquoi a-t-il été ainsi mis en avant par le Haut Commandement au cours de la Grande Guerre, comme prototype de héros français, dès avant et encore plus après sa tragique et glorieuse disparition, à un moment critique de la difficile année 1917, marquée par les échecs militaires et le fléchissement de l’opinion ? Engagé volontaire alors qu’il avait été dispensé de service militaire pour raisons de santé en 1914, le jeune Guynemer, d’abord simple élève mécanicien dans l’aviation, alors arme naissante, fut en effet le premier pilote de chasse à être cité au communiqué officiel du Grand Quartier Général, après avoir abattu son cinquième ennemi en février 1916. Dans les mois qui suivirent, les victoires s’enchainèrent et il fut proclamé « as des as », promu capitaine puis officier de la Légion d’honneur, alors qu’il avait à peine 22 ans.

Ce parcours fulgurant fut d’abord l’effet de la farouche volonté de cet héritier d’une famille riche et aristocratique de tradition militaire, formé à la prestigieuse institution parisienne Stanislas en vue de polytechnique, qui avait vécu comme une véritable honte sa réforme temporaire du fait de sa fragile constitution physique (50 kg pour 1, 73 mètres). Arrivé à l’école d’aviation de Pau début 1915, il devait rapidement s’affirmer comme un pionnier de la chasse, technique nouvelle de combat aérien, en entrant en juin 1915 dans la célèbre escadrille du capitaine Brocard équipée de Morane, avions chargés de l’interception des engins ennemis et non plus seulement de la reconnaissance ou du bombardement. En quelques mois le jeune homme trouva pleinement sa revanche et fut comme transfiguré par l’aviation, grisé par les longues heures de vol dans les conditions pourtant difficiles et sur les fragiles engins de l’époque, mû par une insatiable soif de gloire militaire, qui lui faisait oublier le froid et les dangers, l’incitant à accepter les missions les plus périlleuses.

Les aspirations personnelles et les brillantes victoires de ce courageux et jeune patriote de bonne famille, ardent et exalté, qui se targuait sans états d’âme d’être un « tueur de boches », vinrent répondre à point nommé aux préoccupations du Grand Etat Major, qui cherchait à donner un nom et un visage au combattant français jusque-là englué dans la boue et l’anonymat des tranchées, en mettant en exergue une figure de héros français susceptible de faire pièce à la propagande ennemie, qui avait popularisé le Baron Rouge et son redoutable avion comme emblèmes de l’Armée allemande. Sur le même modèle, l’Armée française entreprit ainsi auprès de l’opinion une vaste campagne de communication par la médiatisation à outrance des pilotes de chasse, promus nouveaux « chevaliers du ciel », en convoquant abondamment la presse écrite générale ou spécialisée, l’image et le cinéma, qui diffusèrent largement les récits de leurs exploits comme leurs portraits idéalisés. Il s’agissait aussi de légitimer les crédits croissants et parfois contestés, consacrés à l’aéronautique militaire, une arme encore balbutiante mais en plein essor, dont les progrès techniques et l’efficacité faisaient rêver le public et servaient, comme les chars d’assaut, de vitrine moderniste à l’Armée française souvent accusée de retard.

Dans cette guerre de propagande, Georges Guynemer ne fut certes pas le seul aviateur mis en avant par l’Armée et les médias, mais avec la disparition précoce de plusieurs sportifs pionniers de l’aviation d’avant guerre ou la mise hors de combat d’un Rolland Garros retenu prisonnier des Allemands, sa figure fut longtemps dominante, sans doute en raison de l’extrême jeunesse et de la précocité du parcours de ce frêle jeune homme que l’on qualifiait alors de « Belle Fleur de notre France », sans doute plus présentable qu’un Jean Navarre à la sulfureuse réputation et même qu’un Nungesser, ancien hussard au physique de colosse ou un Funck, lequel devait d’ailleurs surpasser Guynemer après sa mort. Dans ce championnat individuel des pilotes, activé par l’Armée et par la presse pour capter l’opinion, le jeune Guynemer disposait de sérieux atouts individuels : ce formidable prédateur au regard perçant était aussi un maniaque perfectionniste, qui contribua à la mise au point avec les constructeurs aéronautiques d’un redoutable « avion-canon », le SAPD 37, qui fit de gros dégâts dans les rangs ennemis, dans des combats aériens qui n’avaient d’ailleurs rien de chevaleresque, puisqu’ils consistaient pour l’essentiel à attaquer l’adversaire par surprise de l’arrière et à l’envoyer directement au sol avec son engin ! Véritable objet de culte, l’aviateur compiégnois fut aussi exploité par les actualités cinématographiques, avec la mise en scène des cérémonies de remise de médailles par les plus grands chefs militaires.

Les circonstances de sa disparition en Flandre en septembre 1917, jamais bien élucidées et toujours objet de controverses, sorte d’assomption, puisque son corps et son avion n’ont jamais pu être retrouvés, contribuèrent encore plus à son héroïsation. La perte d’un as réputé invincible fut toutefois vécue comme un véritable drame national, à un moment critique de la guerre, au lendemain de l’échec sanglant de 1’offensive Nivelle et des mutineries, après la première révolution russe et les signes de lassitude croissants par rapport à cette guerre meurtrière interminable. L’Etat Major s’efforça d’exploiter au mieux le tragique événement par une ultime citation, qui figeait le jeune capitaine mort à 23 ans dans une posture de symbole de l’héroïsme du combattant français, entré d’emblée au Panthéon et c’est cette figure qui devait être offerte en modèle à la jeunesse du pays jusqu’à la fin de la Grande Guerre et bien au-delà, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, où le régime de Vichy et la Résistance l’exploitèrent d’ailleurs chacun à leur manière.

On imagine difficilement de nos jours cette idolâtrie frisant parfois le ridicule, orchestrée par des hagiographes tel Henri Bordeaux, diffusée par la presse, le livre, le timbre, la toponymie, l’image et les medias destinés au grand public et en priorité à la jeunesse française, à qui Georges Guynemer était censé offrir un modèle de vie et de valeurs patriotiques relevant pour ainsi dire de la sainteté laïque et chrétienne. Le personnage est d’ailleurs devenu si abstrait, éthéré et inaccessible, qu’il a fini par en perdre de sa crédibilité, ce qui n’a pas peu contribué au déclin accéléré du mythe à compter des années 1960. L’époque avait aussi changé ; les héros prisés par les nouvelles générations nées après guerre n’étaient plus dans le même registre, au moment où de nouvelles « idoles des jeunes » commençaient à percer, qui ont d’ailleurs bien grandi et perduré jusqu’à nos jours, comme en a témoigné une toute récente actualité…

Le centenaire Guynemer de 2017, célébré dans la confidentialité des bases de l’Armée de l’Air et tout au plus localement, comme à Poelkapelle ou à Compiègne, a témoigné de ce déclin national consommé sans doute irréversible. C’est pourquoi la remarquable biographie de Jean-Marc BINOT, un vrai travail scientifique appuyé sur la solidité des sources et la pleine connaissance du contexte historique de la Grande Guerre à nos jours, constitue un rappel salutaire à la vérité des faits et des hommes, tout en témoignant de la fragilité de la renommée individuelle et de la gloire qui résistent rarement à l’usure du temps.

Par Jacques BERNET, le 12/12/2017




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