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Samedi 19 mai 2018, 10 H – 18 H., BM Saint-Corneille, salle Le Chatelier. Commémoration des 40 ans de la Société d’Histoire moderne et contemporaine de Compiègne et Journée d’études à l’occasion du cinquantenaire des événements de mai-juin 1968.


La séance du matin a d’abord été consacrée à la commémoration des 40 ans d’existence de notre Société d’Histoire moderne et contemporaine de Compiègne : tenant ses séances au lycée Pierre d’Ailly depuis octobre 1977, elle a été déclarée officiellement à la sous-préfecture de Compiègne en février 1978.

Le président a rendu hommage à deux éminents sociétaires récemment disparus : en novembre 2017, Claude GRIMAL (1923-2017), ancien proviseur du lycée P. d’Ailly, président fondateur de notre société ; Françoise MARTINS (1941-2018), ancienne vice-présidente, qui nous a quittés le 8 mai dernier.

Puis s’appuyant sur un diaporama, il a rappelé les conditions de création de la Société d’Histoire de Compiègne et les traits saillants de son activité, tant de recherches historiques locales que de popularisation de ses résultats, grâce aux nombreuses conférences, excursions, journées d’études et colloques organisés et à l’édition régulière de sa revue aujourd’hui semestrielle, Annales Historiques Compiégnoises, parvenues à leur n° 149-150 en ce printemps 2018, avec depuis 2009 le complément indispensable du site Internet, amplifiant notre audience. Abordant des sujets souvent différents et inédits, notamment l’histoire du temps présent, notre société a su s’imposer dans le paysage culturel compiégnois, dans un esprit de saine émulation avec la vénérable Société Historique de Compiègne qui a récemment célébré ses 150 ans. Notre société n’a pas manqué non plus de mettre en œuvre les collaborations nécessaires, notamment pour des ouvrages de synthèse sur l’histoire de la Ville (en 1987, 2003 et 2012), à l’occasion de commémorations comme celle du centenaire de la Grande Guerre (réalisation d’un livre sur Compiègne en 1914-1918, colloque départemental du centenaire de l’armistice, les 2-3 novembre 2018). Nos deux associations ont su ainsi au fil du temps se respecter et apporter chacune leur pierre, dans un esprit de complémentarité.

La deuxième partie de la matinée a abordé le vif du sujet historique de cette journée, le cinquantenaire de mai 68, grâce à une première communication d’Alain MONCHABLON, ancien camarade et ami étudiant à la Sorbonne, professeur agrégé d’histoire en classe préparatoire, spécialiste de l’histoire du mouvement étudiant et auteur d’une histoire de l’UNEF (1985), qui a présenté un brillant exposé sur l’historiographie de mai 1968 depuis un demi-siècle.

La formule « les événements » illustre la difficulté à définir mai-juin 1968, événement inabouti : si c’est une révolution, elle ne fut ni triomphante ni écrasée, ce qui contrevient aux codes. Le philosophe A. Kojève dit en plein mois de mai à Raymond Aron qu’il ne pouvait s’agir d’une révolution, car il n’y avait pas de morts. Par ailleurs il n’y a pas eu d’équivalent ouvriers et salariés aux riches recueils de documents publiés en 1968 et 1969 La Sorbonne par elle-même (n° spécial du Mouvement Social) et le Journal de la Commune étudiante (Alain Schnapp et Pierre Vidal Naquet). Ce qui suit emprunte beaucoup au livre de Michelle Zancarini-Fournel : Le moment 68, une histoire contestée, cité infra.

1° INTERPRETATIONS À CHAUD

Elles sont l’œuvre surtout d’essayistes et de journalistes : 124 publications recensées par la BNF dès octobre 1968. Dans la Revue Française de Science Politique, T. XX, 3, juin 1970, p. 503-545 : « Les interprétations de la crise de mai-juin 1968 », Philippe Bénéton et Jean Touchard, en énumèrent huit, que l’on peut regrouper entre ancien et nouveau :

1) Entreprise de subversion : Soit De Gaulle et Pompidou visant le PCF, ou le nouveau ministre de l’Intérieur Marcellin les gauchistes et un complot international (de fait les RG d’alors ont beaucoup suivi les étudiants allemands) ; le responsable d’extrême droite Duprat accusant la DDR. De Gaulle et Pompidou y croyaient-ils ?

2) Une crise de l’Université

24 mai : De Gaulle dit de l’Université : « impuissance de ce grand corps à s’adapter, à l’économie et l’emploi ». Articles de R. Boudon in Annales ESC 1969 et livre d’Epistémon (Ces idées qui ébranlèrent…). Thème de l’Université sclérosée, incapable de changer (Crozier). Mais la révolte éclate à Nanterre, alors en plein renouvellement, pas en Droit.

Thème de la marginalisation de l’étudiant : 1/3 des étudiants sont en lettres sans débouchés ; beaucoup issus de classes moyennes non préparées (R. Boudon) ; seul ½ des étudiant atteint un diplôme ; donc leur inquiétude sur les débouchés.

3) Accès de fièvre, révolte de la jeunesse

Accès de fièvre de société pacifiée, sans buts précis ; recherche de fraternité (Bénéton et Touchard : la faute à la faiblesse de l’UNEF qui n’est plus capable d’intégrer ?) ; joie de la parole, des manifs ; au nom du désir de vivre, de s’exprimer… irruption de la jeunesse. Edgar Morin (La Brèche, 1968) parle de « 1789 socio-juvénile », les étudiants étant avant garde de la jeunesse ; André Stéphane et Gérard Mendel : révolte contre le père

4) révolte spirituelle, crise de civilisation

Jean-Marie Domenach, Jacques Maritain sur le vide, le néant complet de toute valeur absolue ; mais en 68, on parle peu de société de consommation. Un sondage IFOP de septembre 1968 (Réalités de novembre 68) met la crainte sur les débouchés en tête loin devant refus de consommation. Crise de civilisation dit Malraux le 20 juin

5) Conflit de classe, mouvement social de type nouveau

Alain Touraine : Le Mouvement de mai ou le communisme utopique : l’enjeu est moins économique que politique et de pouvoir : c’est un soulèvement des professionnels (étudiants, journalistes de l’ORTF, techniciens) contre le pouvoir bureaucratique. Et aussi J.M. Coudray (Castoriadis) in La Brèche, qui voit « une page nouvelle de l’histoire universelle ».

6) Conflit social de type traditionnel

Depuis 1966, politique de restriction de la consommation (plan de stabilisation) ; 1967 : la plus faible croissance depuis plusieurs années et une montée du chômage (112 000 indemnisés, 4 fois plus qu’en 64), voire 800 000.

7) Crise politique

Une crise soudaine, car selon un sondage d’avril 68 : 61% satisfaits du Président de la République, 47% du Premier Ministre ; les deux en hausse. Sous la IVe République, l’affaire de Nanterre se serait réglée par changement de Ministre de l’Education Nationale. Raymond Aron (La Révolution introuvable) qui par ailleurs parle de psychodrame et de marathon de palabres, insiste sur la verticalité du pouvoir et sa concentration, l’absence de corps intermédiaires. Et l’absence d’alternative de gauche.

8) Enchaînement de circonstances

Cléopâtre et son nez.

2° CHRONOLOGIE DES PUBLICATIONS

Quelques titres en 1968 :

Ce n‘est qu’un début… Témoignages. Jean-Pierre Rioux et Backmann, L’explosion de mai, ambitieux René Andrieu, Les communistes et mai 68. Henri Lefebvre, l’irruption de Nanterre au sommet, 1968. Alain Touraine, Le mouvement de mai ou le communisme utopique. Jean-Marie Coudray, Claude Lefort, Edgar Morin : La brèche. Raymond Aron, La Révolution introuvable Michel de Certeau, La prise de parole, 1969. AESC, 1969, articles de R Boudon et Edgar Morin. Puis un certain vide interprétatif jusque vers 1980

Vers 1978 :

Multiples autobiographies, dont l’Etabli de Robert Linhart et le film de W. Klein (Grand soir et petits matins) ; la même année : les Révoltes logiques voient un tournant vers 1975 : de la révolte libertaire à la révolution spirituelle.

1978 : Alain Delale et Gilles Ragache : La France de 1968, tableau d’ensemble grâce à un dépouillement de la Presse Quotidienne Régionale. 1978 : Régis Debray, Modeste contribution aux cérémonies du 10e anniversaire (réédité en 2018, sous le titre Une contre-révolution réussie).

1983 : Lipovetsky, L’ère du vide. 1986 : Luc Ferry-Alain Renaut : La Pensée 68. Deux dénonciations, la première du mouvement, la deuxième de ses supposés inspirateurs intellectuels

Vers 1988 :

Montée du thème générationnel, loué (Serge July) ou dénoncé (Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, 1986). 1987-1988 : Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération : vision étudiante, parisienne, centrée sur l’UEC ; des mérites pourtant, dont celui du temps long. 1988 : Laurent Joffrin, Mai 68, récit des événements, un texte interprétatif : une révolte démocratique. 1988, n° spécial de Matériaux revue de la BDIC : Mai 68 les étudiants en France et dans le Monde, élargissement aux mouvements étudiants hors de Paris, voire de France. 1988 : Quoi de neuf sur le mai français ? Colloque sous la direction d’Antoine Prost, dont les actes sont publiés en 1992 ; première étude des diverses facettes du mouvement, par plusieurs auteurs, à partir des sources alors disponibles.

Au total, à la date de 1988 : aucune thèse n’a été soutenue, les masters non recensés, d’où : 1993 : Guide des sources d’une histoire à faire, qui recense archives publiques et privées et appelle à collectes.

Vers 1998

Moindre éventail de productions, mais Jean-Pierre Le Goff : L’héritage impossible, en fait étude de discours. « Amnésie collective » de la grève dit B. Pudal, car elle n’a pas une forme nouvelle par rapport à 1936 et moindre mémoire ouvrière, car n’est pas portée par la CFDT recentrée, ni par le PCF affaibli ; exception de Nantes. Arthur Marwick : 1998, « The sixties cultural revolution… voit un mouvement européen où le politique s’efface. Manuels scolaires : les éditions de 1998 puis 2004 offrent le triomphe du culturalisme sans classes : l’aspect ouvrier disparaît. Les divers sondages du XXIe sont favorables à 68, y voyant surtout la libération des mœurs.

1998 : colloque international de l’IHTP, puis livre : les années 68, le temps de la contestation, 1998, Complexe. Notion nouvelle : « les années » multiples contributeurs, multiples angles, aspect international. But : Historiciser, loin des interprétations globalisantes, résister à l’envahissement de la mémoire (par exemple, il suffit de consulter l’INA pour ruiner la fable des « écrans noirs » de la Télé en mai). Abandon de l’improbable causalité unique. Souci d’étudier la circulation des idées, des modes d’action, de périodiser.

Au bilan : succès du compromis républicain et relative modération de la répression, comparée à l’Allemagne et à l’Italie (une seule loi d’exception, en 1970 la loi « anticasseurs). Définition de l’« esprit de mai » comme croisement entre un instrument (la prise de parole) et un objectif d’agir contre les hiérarchies, les autorités et les inégalités. Contre l’explication générationnelle : pas une seule expérience générationnelle commune, mais elle est un fil conducteur dans tous mouvements sociaux.

Puis publication de thèses à partir de 2003, multipliant le recours aux archives : B. Brillant, Les clercs de 68, 2003 ; Xavier Vigna, l’insubordination ouvrière (1963-1979), 2007 ; Vincent Porhel, Ouvriers bretons, 2008 ; J.P. Salles, La LCR , 2005 ; Denis Pelletier, La crise catholique. Kristin Roos, Mai 68 et ses vies ultérieures [2002 aux US, 2005 en France] : recense les interprétations en une dénonciation virulente et informée du tournant « culturaliste » dans les études sur 68.

En 2008 :

Michelle ZANCARINI-FOURNEL, Le moment 68, une histoire contestée, la meilleure historiographie, dont cette note s’inspire largement.

Ph. ARTIERES, M. ZANCARINI et autres, 68 Une histoire collective, 2008, La Découverte ; B. PUDAL, B. GOBILLE et autres, Mai-juin 68, 2008, l’Atelier

Ces deux gros livres ont en commun de reprendre l’idée d’« années 68 », donc d’aborder une période plus longue, d’élargir hors de France (idée de circulation des idées et des émotions, non de complot) ; de multiplier les angles ; du coup plusieurs auteurs, sociologues et historiens.

En 2018 :

Place aux acteurs : O. Filleule, Isabelle Sommier : Changer le monde changer sa vie, enquêtes sur les militantes et militants des années 68 en France, Actes Sud, 2018 ; Julie Pagis, Un pavé dans leur histoire, FNSP, 2014. ; Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu, L’Atelier 2018 et Ludivine Bantigny, Mai-juin 68, de grands soirs en petits matins.

3° QUELS APPORTS ?

Abandon de la recherche d’interprétation par les causes (inquiétude des débouchés) et encore plus par les effets réels ou supposés (individualisme) ; éviter défaut traditionnel « post hoc, ergo propter hoc » : ainsi les mouvements des viticulteurs languedociens sont post 68, mais ne lui doivent rien. Mise en œuvre de la problématique énoncée par Lucien Febvre : Robespierristes, antirobespierristes, dites nous qui était Robespierre. Considérer l’événement global : trois voire quatre conflits emboîtés : universitaire (3-13 mai), social (14-30 mai), politique (30 mai-30 juin), voire culturel ; soit, mais les voir comme interdépendants et non en succession ternaire (étudiants 3-13 mai, ouvriers 14 -30 mai, politique (30 mai 30 juin). Reconnaître le caractère massif : le 13 mai, 450 manifestations dans toute la France, seulement 3 départements sans ! Réévaluer avec Antoine Prost le nombre de grévistes : 7,5 M et non 10, sur 16 millions de salariés, ce qui reste le plus important mouvement du XXe siècle. Voir le caractère « métissé » des grèves : jeunes ouvriers sensibles aux idées des étudiants

Phillippe ARTIERES, Michelle ZANCARINI, 68 Une histoire collective, 2008, La Découverte. Multiples auteurs, multiples objets : « s’extraire du flot interprétatif » ; rompre avec le folklore, ne pas faire un album, replacer dans le long terme. Multiples facettes du mouvement. Nouvelles archives, publiques (RG), ou privées (celles du PCF). Nouvelles problématiques : genre, race, anthropologie (gestuelle). Lieux diversifiés : famille, école, usine, prison, Paris, province, étranger. Objets symboliques analysés, par exemple : matraque, minijupe, 4 L, Godard

B. PUDAL, B. GOBILLE, MAI –JUIN 68, 2008, l’Atelier.

Idée de remise en cause de l’ordre social depuis 1945, accélérée en 1968.

Xavier Vigna : notion d’insubordination ouvrière, entre 1963-1979 ; nouveaux ouvriers, contestation de l’organisation du travail et du monde usinier. Pas seulement quantitatif ni syndical, mais politique, existence d’une politique ouvrière autonome ; nouvelles formes d’action. Analyser comment l’événement a agi et été reçu ; rupture d’intelligibilité, on n’accepte plus comme naturel ce qui l’était hier ; crise du consentement ; par exemple après 68, diminution brutale du nombre de domestiques (Dominique Memmi).

Ludivine BANTIGNY (2018) : 68, De grands soirs en petits matins, Seuil.

Première vue d’ensemble homogénéisée. Contre la supposée légende des 30 Glorieuses, contre mai sans juin, contre l’examen de Paris seul, contre attention centrée sur les étudiants seuls, contre l’idée de pure négativité, contre la limitation aux tags situationnistes. Contre une vision irénique : il y a eu des morts (surtout en juin). Interprétation d’un mouvement d’ensemble, au risque d’en exagérer l’unanimisme et d’y voir une révolution empêchée par le PCGT et les anars du 22 mars, qui refusèrent la coordination centrale des comités d’action.

L‘exposition actuelle, les Arcanes du pouvoir, aux Archives nationales, utilisant des documents longtemps inaccessibles, entend montrer que l’Etat et ses services ont continué à fonctionner en mai et juin.

L’après-midi a été consacrée à des communications centrées sur Compiègne et l’Oise : Jacques Bernet : L’année 1968 dans la presse de l’Oise, à partir du Progrès de l’Oise hebdomadaire compiégnois dont le maire Jean Legendre écrivait les éditoriaux et l’Oise Matin, édition de l’Oise du Parisien Libéré [article paru dans le n° 149-150 des Annales Historiques Compiégnoises, printemps 2018] ; témoignages de Bernard Roux et Simone Meyssonnier, professeurs au lycée Pierre d’Ailly et à la Cité Technique Mireille Grenet en 1968 [publiés dans le n° 149-150 des AHC, avec ceux de Denis et Josette François, et celui de Françoise Leclère-Rosenzweig pour Beauvais].

Par Jacques BERNET, le 01/06/2018




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