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Samedi 19 janvier 2019, 14 H 30, BM Saint-Corneille, salle Le Chatelier, Didier MASSEAU, professeur honoraire des Universités, a présenté son dernier livre : Fêtes et folies en France à la fin de l’Ancien Régime, CNRS Editions, Paris 2018.


Si les fêtes sont et ont été de tous les temps, les dernières décennies de l’Ancien Régime en France, de la fin du règne de Louis XV à celui de Louis XVI jusqu’à la Révolution, ont vu la multiplication spectaculaire des fêtes publiques ou privées, dont l’éclat sinon la démesure contrastent singulièrement avec les difficultés et l’austérité de la dernière décennie du siècle. Pour l’historien des pratiques culturelles, le phénomène constitue un observatoire privilégié des milieux sociaux de l’époque, mais aussi un sujet de réflexion sur cette période politique intense, où le sérieux côtoie la frivolité, l’insouciance se teinte d’inquiétude, dans un climat d’anxiété culturelle marqué par la crainte de la décadence.

Les fêtes royales et princières, héritières directes des célébrations versaillaises du Grand Siècle, se perpétuent dans le faste et le spectaculaire, moyen pour la monarchie d’affirmer un pouvoir de plus en plus contesté, mais aussi de capter la faveur du peuple qui en était très friand. En témoignèrent, en mai 1770, les brillantes célébrations du mariage du dauphin Louis et de Marie-Antoinette d’Autriche, avec un grand spectacle pyrotechnique inédit sur la toute nouvelle place Louis XV (actuelle place de la Concorde), qu’un malheureux accident fit tourner au drame, faisant plus de deux-cents victimes dans la bousculade, pointant les failles de l’organisation tout en apportant un mauvais présage pour le futur règne.

La période est aussi marquée par l’essor à Paris et dans les grandes villes du royaume de nouveaux et lucratifs lieux de divertissement publics sous le nom de Vauxhalls. Venus d’Outre-Manche, ces ancêtres de nos modernes parcs d’attraction furent mis en place, avec l’aval et le contrôle des pouvoirs publics, par d’audacieux entrepreneurs de spectacle tels les artificiers Torré ou Ruggeri dans les années 1760-1780 : le Vauxhall de Torré (1767), le Jardin Ruggeri (1769), le Vauxhall d’hiver de la foire Saint-Germain et le Colisée (1771), le Cirque national d’Astley au faubourg du Temple (1780), la Redoute chinoise de la foire Saint-Laurent (1781) ou le Vauxhall d’été (1785), pour s’en tenir à la seule capitale. Une foule mêlée y trouvait une grande variété de boutiques, de jeux et de spectacles traditionnels, mais aussi le dernier cri de la technique des éclairagistes et des artificiers, la dernière mode de l’architecture ou de l’art des jardins pour leur décor éphémère.

Quant aux fêtes privées données chez les nobles et les financiers, soit l’élite de la société d’alors, elles tendaient à rivaliser en somptuosité et en extravagance, se déroulant dans des hôtels urbains, des parcs et des châteaux, mais aussi de plus en plus souvent dans des folies, ces luxueuses et élégantes résidences secondaires proliférant à la périphérie des villes, pour répondre aux caprices de leurs propriétaires, signe de leur richesse et de leur puissance, refuge de leurs plaisirs. A en croire des chroniqueurs de l’époque, loin de la morale religieuse officielle ou du sérieux philosophique alors en vogue, certains cercles de la bonne société se divertissaient en cultivant l’art du canular, de la supercherie et de la mystification, se livrant volontiers à des scènes de travestissement, voire se complaisant dans la transgression. Dans les séquences les plus excessives, le triomphe du badinage, les jeux dangereux, la frénésie des plaisirs offraient ainsi un terrain de choix au libertinage, qui faisait la réputation sulfureuse d’une fraction de ces élites appartenant à la haute noblesse et à la Cour, jusqu’à concerner des princes du sang, tels le Comte d’Artois ou le Duc de Chartres et même l’imprudente reine Marie-Antoinette, victime de bien des ragots comme dans l’affaire du collier.

Pour Didier Masseau, une telle frénésie festive et ludique serait devenue pour une partie des élites socio-culturelles d’alors un moyen de fuir la réalité ou de s’en protéger ; elle dissimulerait une inquiétude profonde, la hantise du chaos, de la décadence et de la chute, à rebours de l’idée de progrès pourtant devenue un lieu commun du discours philosophique au siècle des Lumières. Ces fêtes mémorables, qui nous paraissent a posteriori comme les derniers feux de l’Ancien Régime et de sa prétendue douceur de vivre, du moins pour une fraction de ses élites, permettent de brosser un portrait nuancé de la société française, d’en mieux mesurer les contradictions et les ambivalences à la veille de la Révolution.

Par Jacques BERNET, le 30/01/2019




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