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Hommage à Pierre GOUBERT, historien du Beauvaisis au XVIIe siècle


Intervention de Jacques Bernet lors de l'hommage rendu en l'honneur de Pierre Goubert, le 3 mars 2012, aux Archives départementales de l'Oise.

Dans sa préface à l’édition de « Cent mille provinciaux au XVIIe siècle (1) » , version abrégée de sa thèse sur le Beauvaisis au 17° siècle, Pierre GOUBERT écrit : « … ce ne fut pas l’amour du pays natal qui me voua au Beauvaisis : les hasards d’une nomination administrative m’y avaient jeté ; d’autres facteurs m’y ont installé, et longtemps enraciné. J’ai voulu mieux comprendre ce « pays » complexe et sévère, et la recherche dont sortit ce livre fut acte de curiosité et d’attachement. J’ai voulu surtout connaître la vie réelle de tous les hommes à une époque donnée. J’ai peut-être éprouvé une tendresse particulière pour les petits paysans et les ouvriers misérables, mais je n’arrive pas à le regretter. En fin de compte, je n’ai rien eu d’essentiel à modifier à cette œuvre de tardive jeunesse. Elle se présente, aujourd’hui encore, comme le compte-rendu aussi fidèle que possible d’une exploration spontanée et chaleureuse. Hors de ces recherches délimitées, attentives et persévérantes, il n’est vraiment pas d’histoire qui vaille d’être tentée».

Originaire de Saumur, Pierre Goubert fut nommé en 1941 professeur à l’EPS de Beauvais. Il dut alors substituer la rigueur picarde à la douceur angevine, remplacer les jardiniers et vignerons du Val de Loire par les riches céréaliers et les plus modestes paysans ou manouvriers des plateaux d’entre Oise et Thérain. Comme il nous le rapportait, lors de sa brillante conférence du 24 novembre 1979 à Compiègne, où il retraça la genèse de sa thèse (2), c’est dans une ville dévastée par les bombardements de 1940, qu’il découvrit « une richesse restée intacte », les riches fonds modernes des archives départementales et de l’hôpital de Beauvais. Aiguillé par son premier maître Augustin Renaudet, directeur de son DES (3), il en entreprit l’énorme travail de dépouillement et de classement (4). Sauf une interruption pour passer la licence et l’Agrégation d’histoire, obtenue en 1948, il se consacra, de 1944 à 1957, à la rédaction de sa thèse dirigée par Ernest Labrousse (5), soutenue en 1958 et publiée dès 1960 (6).

Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, modestement sous-titré « contribution à l’histoire sociale de la France du XVII° » fut, selon l’expression de Françoise Dartois (7) , « un véritable jalon historiographique » . S’appuyant avant tout sur des documents locaux de première main (8), l’historien privilégia le quantitatif et le « sériel » comme les « meilleurs éléments de l’histoire économique et sociale ». Son enquête approfondie dans le laboratoire beauvaisin (9), le croisement d’un riche corpus de sources, lui permirent de décrypter l’envers du Grand Siècle et d’en renouveler la vision classique des historiens, plus souvent attachés aux événements diplomatiques et militaires, à la vie des Grands et de la Cour, qu’aux réalités plus prosaïques mais combien essentielles de la « France d’en bas » : Pierre Goubert sut ainsi rendre compte des diverses couches de la population du Beauvaisis, à la ville comme à la campagne, s’intéressant aux structures démographiques et économiques, aux hiérarchies sociales, comme à l’évolution et aux effets de la conjoncture d’un large XVIIe siècle, affecté par des crises de subsistances chroniques, des surmortalités et des troubles socio-politiques.

Pour mieux comprendre des aspects encore largement méconnus du siècle, il établit, selon le modèle labroussien, de vastes séries statistiques sur la démographie, les prix et les salaires, les rentes et les revenus de la terre, dont le croisement permit de décrire et comprendre le partage inégal des richesses et des fruits du travail, de mettre en évidence le contraste entre la richesse d’une bourgeoisie urbaine (10) liée à la fabrique, au commerce textiles, voire à l’usure (11), et la précarité sinon la misère des classes populaires urbaines mais aussi rurales, du fait de l’accaparement des terres par une minorité de gros fermiers et laboureurs.

Pierre Goubert fut un des fondateurs de la démographie historique et de l’histoire rurale modernes, un historien des sociétés et des mentalités d’Ancien Régime, dans la tradition de Marc Bloch et Lucien Febvre (12) . Ses apports sur l’âge au mariage, la mortalité infantile et juvénile, les crises de surmortalité au XVII°, ses exemples, comme la courbe démographique d’Auneuil aux XVII°-XVIII° siècles, sont devenus de grand classiques.

Il avait ainsi profondément renouvelé l’approche monographique historique régionale, en étant parvenu à brosser « une histoire par en bas » du Beauvaisis ; partant du petit peuple, allant aux divers privilégiés, son analyse remontait jusqu’au gouvernement et à la royauté, écrivant l’histoire « en remontant du bas vers le haut » (Françoise Dartois). Tout en anticipant à certains égards la microstoria de Carlo Guinzbourg, il sut ouvrir la voie aux comparaisons interrégionales, en rapprochant les données démographiques et sociales du Beauvaisis avec d’autres provinces, de la Bretagne à l’Aquitaine, la Provence, s’appuyant sur les travaux de ses nombreux disciples dans les années 1960-1970 .

Plus d’un demi-siècle après sa sortie, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 demeure un grand modèle historiographique, qui rattachera toujours le nom de Pierre Goubert à notre département : il n’était pas Isarien de naissance mais le fut pleinement d’adoption, aussi on ne pouvait choisir meilleur lieu que les Archives de l’Oise pour rappeler durablement son œuvre et son souvenir, en donnant son nom à cet amphithéâtre (13).

Notes

1. Pierre GOUBERT, Cent mille provinciaux au XVII° siècle, Paris, Flammarion, 1968.

2. Compte rendu de cette séance, dans le n° 9 des Annales Historiques Compiégnoises, janvier 1980, p. 90.

3. « Les pauvres de Beauvais sous Louis XIV », à partir du remarquable fonds du bureau des pauvres, resté intact et bien classé à l’hôpital de Beauvais.

4. Registres paroissiaux ou d’impositions, minutes notariales, enquêtes, fonds de l’évêché, l’évêque, comte et pair de France étant aussi seigneur de Beauvais, d’où la présence d’archives économiques de la ville.

5. Augustin Renaudet s’estimant trop vieux pour diriger la thèse de P. Goubert, le recommanda auprès du grand spécialiste de l’histoire économique et sociale du XVIII° siècle.

6. Pierre GOUBERT, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, contribution à l’histoire sociale de la France du XVII°, Paris, SEVPEN, 1960.

7. Françoise Dartois, hommage à Pierre Goubert, AHMUF, 27 janvier 2012.

8. Registres paroissiaux, inventaires après décès, documents fiscaux ou judiciaires, fonds ecclésiastiques etc..

9. Plutôt que « beauvaisien », selon Pierre Goubert.

10. Il publia en 1959 l’histoire de deux grandes familles marchandes de Beauvais sous l ‘Ancien Régime, les Danse et les Motte, une double monographie familiale constituant sa thèse complémentaire, qui fit apparaître des phases essentielles de l’histoire du lin.

11. Comme l’illustra l’étude de Pierre Goubert : « Une fortune bourgeoise au XVI° siècle », celle de Jehan Pocquelin, marchand drapier et échevin, receveur des deniers de la ville en 1566 et 1568. Derrière la façade honorable, il débusqua « un homme d’argent : usurier, prêteur à gages, trafiquant de mauvaise monnaie, receveur incontrôlé » qui faisait fructifier pour lui l’argent de la ville.

12. Pierre Goubert a ainsi étudié la présence et la qualité des signatures sur les actes de mariage, vérifié l’application des interdits religieux en matière de sexualité et de contrôle des naissances.

13. Jean Quéniart en Bretagne, Michel Vovelle en Provence, Daniel Roche, Jean Duma, etc …

Par Jacques BERNET, le 06/03/2012




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